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Tag: Nouvelles

Le capitaine

  • Hein ?! Tu ne connais pas le fameux capitaine de ce navire ? s’exclama une jeune femme fine, à la peau mate et façonnée par des années d’exposition à l’iode et au soleil.

Le jeune homme devant elle la dévisagea longuement avant de lâcher :

  • Ben… non.

Ce fut à son tour à elle, de le dévisager longuement, sans cligner des yeux. Incrédule, elle tourna la tête lentement vers les pirates derrières elle, dont l’un d’entre eux leva les épaules.

  • Tu cherches à me faire croire que tu ne connais pas le grand capitaine de ce bateau, celui qui a réussi à naviguer au-delà des mers anguleuses, sombrement célèbres pour leurs cimetières de bateaux ; aussi connu pour avoir occis un terrifiant kraken et qui a réussi à en ramener un en vie au près des observatoires des royaumes des sœurs ; celui-là même, dit-elle triomphalement en levant un doigt en l’air, qui a défait le terrifiant Edgar O’Doll, dit le « faiseur de poupées », régnant sur l’équipage des chiffonnés, composé de plus de 7 000 pirates sanguinaires !

Le jeune matelot remarqua derrière la jeune femme, un pirate massif, à la moustache longue et fournie, secouer l’une de ses mains en s’épongeant le front du dos de l’autre.

  • … Celui qui a placé sous son contrôle plusieurs terres comme l’ile du croc-de-loup, l’ile du géant borgne, celle du palmier, offrant plus de ressources naturelles qu’on ne peut en rêver…
  • Oh, moi ! Jacquotte ! Moi, moi ! Je sais ! beugla bêtement un pirate plus petit que Jacquotte.
  •  Quoi !? Cria-t-elle avec colère en se retournant vers celui qui avait eu l’outrecuidance de la couper.
  • Ben, on a aussi… Un lieu d’une grande importance dans la piraterie. Un lieu presque sacré, même si je sais pas c’que ça veut dire, capital même. On s’est beaucoup battus pour l’avoir et c’est avec honneur qu’on peut dire que cet endroit est à nous.

D’autres pirates hochèrent gravement la tête, alors que l’un d’entre eux pleurait, sans que le matelot puisse dire si c’était là des larmes de douleur ou de joie.

  • La taverne du chat qui ronfle est à nous, conclut le pirate, la main sur le cœur.

Jacquotte ferma les yeux et se massa le sommet du nez du pouce et de l’index.

  • … La taverne du chat qui ronfle nous appartient également, soit… Plus important, il a su retrouver le trésor de Maggy l’introuvable, Il combattit les morts lorsque les trois crânes des fiers forbans furent réunis, un beau bazar qui aurait pu être évité si certains capitaines cupides avaient écouté les conseils qui leurs sont donnés…
  • Désolé de vous interrompre, mais je ne connais pas votre capitaine, bien que j’ai entendu parler de ces évènements, oui.  
  • Tu persistes donc à vouloir me faire croire que tu ne connais pas le seul, l’unique capitaine Paposs Ible ? Je ne te crois pas, c’est impossible !
  • C’est Paposs Ible, Jacquotte, la corrigea le petit pirate, pas capitaine Impossible.
  • Ferme-là, triple buse !
  • En soit, que je le connaisse ou non, le résultat est le même, non ?

Jacquotte le regarda de nouveau, ne sachant quoi dire.

  • C’est vrai, tu n’as pas tort.

D’un coup de spartiate dans le torse, elle l’envoya rejoindre les flots tumultueux qui se trouvaient plus bas, d’où de grandes gueules ouvertes l’attrapèrent.

  • Bon les garçons, c’est l’heure de manger, non ?
  • Ouais ! A table !

Et tous partirent récupérer de quoi manger, avant de s’installer tranquillement pour le dévorer.

Le loup et la lune

Pour information, avant de commencer votre lecture, sachez que les personnages sont inspirés du travail de Chiara Bautista (https://www.facebook.com/chiarabautistaartwork) que je vous invite à aller voir. J’aime bien son travail, que ce soit son style ou la poésie qu’elle y véhicule.
Sachez également que le nom du loup s’inspire directement du nom de l’étoile la plus brillante de la petite ours, étant une étoile double (je ne le donne pas, histoire de ne pas le spoiler).

Au milieu du petit bosquet, dormait paisiblement un petit plan d’eau, de la taille d’une mare qui aurait oublié de grandir. Tout autour, de grands arbres aux feuilles d’un vert profond, montaient la garde pour s’assurer que rien ni personne ne vienne troubler la quiétude du lieu. Le vent soufflait en une agréable brise, ébouriffant l’herbe qui habillait la légère pente qui menait à la mare. Un grillon offrait une jolie mélodie à la scène, souhaitant accompagner le souffle du vent.

Soudainement, le chanteur se tut, laissant un silence léger se déposer sur la petite cuve. Entre deux arbres, qui s’ils avaient été observés de près, on aurait pu les voir rougir, une jeune femme nue se pencha pour observer la mare et ses alentours. Après s’être assurée que la voie était libre, elle s’avança vers l’eau. Ses pas laissaient voleter de petites billes lumineuses, telles des lucioles, venant former progressivement de nombreux petits animaux qui se mirent à jouer entre eux. Sa peau d’une pâleur faisant bouillir de jalousie la lune, reflétait les rayons de la jalouse pleine ; ses longs cheveux, épais comme ses bras fins, flirtaient avec ses chevilles à mesure qu’elle s’approchait de l’eau. Arrivant à son bord, elle la goûta timidement de son pied et réprima une grimace, avant d’y entrer. Elle poussa un soupir de plaisir alors que l’eau fraîche venait l’embrasser et elle bascula sur le dos, se laissant flotter, les yeux fermés. Le vent soufflait toujours tranquillement, accomplissant la tâche qui lui était confiée, ébouriffant l’herbe et les arbres. Elle plongea la tête sous l’eau, appréciant la fraîche caresse sur son visage, agréable en ce milieu d’été.

Alors qu’elle s’amusait à laisser courir des gouttes le long d’un de ses bras, un bruit attira son attention parmi les arbres censés protéger la cuve. Là, deux sphères lumineuses, fendues en leur centre et d’un jaune ambré, l’observaient. Tout autour, les animaux lumineux qu’elle avait créés en marchant avaient stoppé leur jeu, fixant avec inquiétude les yeux perdus dans l’obscurité. Elle ne ressentit pas de peur, mais plus de la curiosité, se répandant progressivement dans tout son corps, de celle qui vous donne envie de rencontrer une nouvelle personne, vous poussant à faire le premier pas.

– Hey, n’ai pas peur, dit-elle gaiement à destination du propriétaire des yeux, je ne vais pas te manger.

Sans répondre, ils avancèrent lentement vers elle, le regard toujours ancré sur elle. Les rayons sélénites vinrent baigner une énorme patte noire, précédant de peu le grand loup à qui elle appartenait. Son poil d’un noir profond, brillant étrangement sous la lune, le couvrait intégralement, à l’exception d’une tache blanche au niveau du poitrail dont la forme rappelait à s’y méprendre une étoile.

– Tu n’as pas peur de moi ? s’enquit d’une voix grave et posée le loup.

– Non, je devrais ? Lui demanda à son tour la jeune femme.

– Je ne saurais te dire si tu le dois ou non, admit-il après un court instant, mais tout le monde me fuit, sans que je ne sache pour quelle raison.

– C’est triste ! Viens me voir, je ne te ferais pas de mal, n’y aurais peur de toi, je te le promets !

En silence, d’un pas souple, le canidé s’approcha de la mare avant de s’asseoir à son bord, le regard toujours posé sur la jeune femme.      

– Au fait, pourquoi es-tu là ? Lui demanda-t-elle, innocemment. Je viens régulièrement ici, et c’est la première fois que je te vois. Une fois par mois, et parfois deux, mais c’est lorsque j’ai vraiment envie de venir, pour être honnête.

– Je suis toujours ici, mais en général, je ne me montre pas. Que ce soit ici ou ailleurs, je préfère rester caché, appréciant d’avantage la douceur de la solitude que l’agitation de l’accompagnement.

– C’est bizarre, je pensais que les loups vivaient en meutes… Et pourquoi ne veux-tu pas que les gens te voient ? Tu n’as pas l’air méchant.

– Je suis différent des autres loups, n’en étant pas vraiment un, mais j’apprécie en prendre les traits. Et toi, que fais-tu ici ? Demanda timidement le loup, la tête inclinée sur le côté.

– J’adore cette cuvette, dit-elle en la désignant d’un geste. L’eau y est toujours à la température idéale, les arbres me permettent de me soustraire à la vue de tous, et j’ai toujours la compagnie de ces petites créatures, toutes plus mignonnes les unes que les autres. Et la lune l’éclaire à chaque fois d’une pale lumière, permettant de voir convenablement. Tu n’as pas répondu à ma question, j’imagine que ce n’est pas un sujet que tu souhaites aborder. Je comprends, certaines choses ne sont pas simples.

Le loup porta son attention sur les créatures que la jeune femme avait présenté un instant plus tôt. Il s’agissait de petits animaux, comme des lapins, des fouines, des écureuils, des pinsons, entièrement constitués d’une matière fluorescente, les faisant briller dans la faible lumière de la pleine lune.

– Ce n’est pas vraiment que je ne souhaite pas être vu, je dirais que je préfère la compagnie de la solitude à celle de mes congénères ou des autres espèces. Beaucoup sont ceux qui exècrent la solitude alors qu’elle est une partenaire de choix. Elle sait être une oreille digne d’écoute et de confiance en cas de besoin, mais elle ne vous répondra jamais. Elle ne vous jugera pas ou n’émettra pas de critique, mais elle vous laissera avec vos pensées. Enfin, elle ne ment pas, ce qui à mon avis est la raison pour laquelle elle n’est pas appréciée.

– Tu as l’air de bien la connaître, et je t’avoue que je n’avais pas vu les choses ainsi. Je n’aime pas être seule, et c’est probablement pour cela que je recherche la compagnie de ces créatures. Même si elles ne parlent pas, les savoir auprès de moi me rassure. Et, lorsque je suis là-haut, dit-elle en pointant la lune du doigt, je ne suis jamais seule, je peux compter sur la présence de milliard d’étoiles.

Le silence les rejoignit alors qu’ils laissèrent leurs pensées s’envoler vers les étoiles, infinité de points lumineux sur une infinité bien plus grande d’obscurité totale. Absorbés par la contemplation, ils laissèrent le temps passer, à profiter simplement.

– Tu sais, Loup, ces moments de calme, je les affectionne plus que tout. Ils me font penser à la solitude dont tu parlais avec tant de passion.

– Oui, il est tout à fait juste de les comparer. Ils nous permettent d’être avec la personne qui devrait compter le plus pour nous, nous même.

Sur ces mots, la jeune femme se leva souplement, l’eau lui arrivant à la taille, glissant son regard dans celui du loup.

– Loup, Je suis désolée, mais le soleil va se lever, alors je souhaite savoir, est-il possible que la prochaine fois que je viendrais ici, nous nous revoyions ? J’ai apprécié passer du temps avec toi, alors j’aimerai recommencer.

– Bien sûr, répondit-il simplement. Je suis ici bien souvent, alors si je t’apperçois, je m’annoncerai.

– Avant de partir, Loup, veux-tu bien me donner ton nom ?

De nouveau, il l’observa un moment en silence, avant de répondre.

– De ce que j’ai entendu, les rares personnes à m’avoir donné un nom m’ont nommé Sirius. Tu peux continuer à m’appeler Loup, ou choisir ce nom, cela n’a pas d’importance pour moi.

– Merci pour ta réponse Sirius, je préfère t’appeler par ton nom, plutôt que d’utiliser le nom de ton espèce. Tu es unique pour moi, alors j’aimerai que le nom que tu portes reflète cette unicité.

– Merci pour ce compliment, répondit Sirius modestement, touché. Et toi, comment dois-je t’appeler ? – Je suis la Lune, alors appelle-moi Lune, simplement.        

La nouvelle chabeille

Le soleil brillait déjà pleinement en ce matin de début de printemps. Bien que la saison ne fût encore qu’à ses débuts, une douce chaleur, légèrement trop élevée, inondait les étendues vertes de la campagne. La différence entre ville et campagne devenait de plus en plus ténue, la nature reprenant progressivement ce qui lui revenait de droit. Je me souviens que je venais de quitter mon camp pour la nuit, n’abandonnant derrière moi qu’un petit tas de cendres et de nombreuses questions. Il y avait bien longtemps que j’avais arrêté de laisser des larmes, surtout depuis que j’avais croisé la route de Gribouche, ma chabeille. C’est une grosse mémère que j’avais soignée et nourrie il y a… je sais plus combien de temps, trop longtemps. C’était juste après une grosse tempête, le genre de tempête qui bazarde un bon gros tas de flotte et de zef, arrachant beaucoup de branches et de feuilles de leurs arbres ou de leurs fleurs, de bébêtes de leur lieu de vie… Et Gribouche était là, par terre entre quelques arbres, couverte de branches cassées, me lançant un Bzz-Bzz menaçant. Elle ne pouvait pas savoir que je voulais l’aider, son instinct lui disait de se méfier et de se défendre si besoin. En la dégageant de sa couverture naturelle, j’avais tout de suite remarqué que les branches n’étaient pas les seules choses de cassées. Une de ses pattes arrière et une de ses ailes l’étaient également. J’ai su en un instant que je devais l’aider, et je l’ai fait.

Elle ne s’était pas laissée faire, évidemment, mais j’ai progressivement gagné sa confiance. J’avais attendu un long moment au même endroit, le temps qu’elle reprenne du poil de la bête, et tranquillement, elle avait récupéré. Depuis, elle m’accompagne, aussi vite que ses petites pattes et ailes le permettent. Je n’ai nul par où me rendre, alors avancer un peu plus lentement que je ne l’aurai fait sans elle ne me dérange pas. Son allure m’avait d’ailleurs permis d’apprendre à apprécier le monde qui m’entoure, qui nous entoure. Sa diversité, sa simplicité, sa complexité, sa douceur, sa cruauté.

Revenons à notre doux début de printemps. Alors que je suis en train de jurer après avoir violemment perdu face à la gravité, j’entends un son que je connais, mais qui me fait tiquer. C’est une de ces situations dans laquelle vous vivez quelque chose que vous connaissez, mais vous savez que ce n’est pas la même chose. Il y a quelque chose de tellement semblable dans cette différence.

– C’est pas Gribouche ça…, pensés-je

Comme de juste, à cet instant précis, un fort bourdonnement de chabeille se fait entendre, mais ce n’est pas celui de Gribouche. C’est la première que je verrai en dehors de Gribouche ! me suis-je dit, toute contente d’enfin savoir qu’elle n’est pas la dernière de son espèce ! Malheureusement, en me relevant, je pousse un gémissement de douleur qui la fait fuir. Avec un poil de recul, je me demande pour quelle raison elle n’avait pas déjà détalé en m’entendent me vautrer, moi et tout mon matos. La curiosité l’avait peut-être poussée à rester ? Tout ce que j’ai pu voir d’elle fut son petit derrière rond et poilu, noir et jaune, suivi d’assez près de Gribouche. Son départ n’est pas un problème, elle reviendra rapidement. Il lui arrive de temps à autre de prendre son temps pour renifler quelque chose ou chasse. Et certaines fois, je continue ma route sans l’attendre, et elle me rejoint. Pour m’occuper, j’installe le camp pour la nuit, choisissant une petite bute me permettant d’observer le paysage faiblement vallonné autour. Que j’en ai de la chance de pouvoir profiter de ce monde…

Je me perds alors à le contempler. Une douce brise fait onduler les herbes hautes de la vallée en une mer verte, ou les quelques arbres et buissons qui s’y trouvent. Sur l’une des butes ceignant la vallée, un groupe d’abeilles de toutes tailles profite paisiblement du soleil. Je ne peux m’empêcher de rire lorsque l’une d’entre elle éternue, projetant plein de pollen de la fleur qu’elle était en train de butiner. Il n’y a pas un être humain en vue pour venir ruiner ce spectacle parfait. Je soupire en souriant et m’arrache de ma contemplation pour monter le camp et aller chercher du bois pour faire un feu le soir venu. 

Après quelques heures de recherches, et avoir trouvé de quoi manger, me chauffer, ainsi que de quoi laisser mes yeux s’émerveiller, je rentre au camp. Et là, une angoisse me saute à la gorge. Le camp est vide. Dans un monde dans lequel je suis le seul être humain encore en vie, c’est normal, mais si vous avez l’habitude de voyager avec une petite bête et que cette dernière n’est pas là quand vous revenez, vous paniquez. C’est un réflexe naturel. Je me trouve dans cette situation, et je ne sais pas comment gérer la vague, la déferlante qui m’attaque. Je ne peux pourtant pas partir à sa recherche. Le monde est redevenu sauvage depuis que l’humanité n’est plus, et je dois faire attention, en particulier la nuit. En déambulant aveuglément de nuit pour la retrouver, je ne serais qu’une proie pour les prédateurs, bien plus nombreux à présent. J’avais aperçu des ours récemment, et ils sont bien loin de l’image réconfortante des nounours qu’on serre contre soit lorsqu’on a besoin de se rassurer. Tout cela sans s’attarder sur les nouvelles bestioles qui existent maintenant

C’est l’âme en peine, et après m’être forcée à manger un peu, que je me couche. Seule, sous ma tente, sous l’immensité infinie de l’univers, tapissée d’étoile, de galaxies… Cette sensation d’être parmi cet ensemble d’objets célestes tous plus grands et imposants les uns que les autres est écrasante, et grisante aussi. Moi, je suis en vie parmi tout ceci, cette infinité. J’ai la chance de pouvoir voire le monde de mes propres yeux, de le sentir, de le toucher, de manger ce qu’il produit… Dehors, la vie fourmille et j’entends tous ces bruits comme une preuve de sa présence : ça gratte, ça grogne, ça vole… Est-ce qu’elle va bien ? Je m’inquiète pour elle autant, si ce n’est plus, que pour moi. J’espère qu’elle n’a rien. Je n’en ai presque pas dormi, passant mon temps à tourner et virer dans le flot continuel de mon inquiétude.

Au matin, comprenant que je ne gagnerai pas contre l’insomnie provoquée par mes pensées malades, je me lève et sors de la tente après avoir enfilé un manteau bien chaud. Les matins sont encore frisquets et je ne veux pas prendre le risque de tomber malade. Ce que je vois en sortant de la tente me soigne la tête et le cœur en tout cas. Devant moi, le soleil se lève, enflammant la vallée qui coule entre les nombreuses petites butes qui l’entoure. À mon instar, la nature se réveille partout où je porte le regard. De petites fouines qui sortent de leurs terriers, des oiseaux qui grattent la terre humide du matin pour y dénicher des insectes, insectes qui bourdonnent en nombres alors que les fleurs s’ouvrent avec les premiers rayons du soleil. Mais pas son bourdonnement à elle.

Préférant ne pas y penser et ne pas assombrir ma journée, je me suis attaquée à mon déjeuner après avoir fait un rapide brin de toilette. Ce n’est pas une question d’être présentable, mais d’hygiène. De toute façon, je n’ai à être présentable pour personne. Je cherche le plus possible à m’occuper les mains et l’esprit, mais très vite après avoir mangé, je ne peux pas me retenir d’aller la chercher. Sur un coup de tête, et surtout parce que je n’ai pas d’autres idées, je m’aventure entre les buissons par où elle était partie la veille.

Sans sa fuite, je n’aurai pas pu voir combien cet endroit est joli. En bas de la bute sur laquelle j’ai établi mon campement, une petite rivière coule en murmurant quelque chose que je ne comprends pas, ne parlant pas le rivière, mais souhaitant de tout mon cœur savoir quels sont ses mots. Autour, de nombreuses fleurs poussent partout où elles le peuvent, créant un joli désordre. Il est rare de trouver ce genre de lieux, même si l’humanité n’est plus. Certaines voix s’étaient élevées pour dire qu’une fois l’homme disparu, ses traces suivraient progressivement le même chemin, assimilées par la nature. Aujourd’hui, la planète est visiblement dans sa phase d’assimilation. Tout du long de mon voyage vers quelque part, je suis passée par une multitude de paysages qui n’attendent que de passer à autre chose. Les déchets et les infrastructures humaines tiennent encore debout, la plupart n’ayant pas encore commencés à se désagréger ou à tomber en ruines. Cela est ironique en soit, de voir que les immeubles dans lesquels nous vivions et qui étaient fissurés de toute part, ne veulent pas s’effondrer. Pourtant par endroit, de nombreux endroits, la nature commence à se réimposer, perçant le bitume, s’enroulant autour des colonnes de béton, recouvrant les carcasses métalliques des moyens de transports. Cette transition est à la fois déprimante et pleine d’espoir. La planète vient de si loin, mais quoi qu’il arrive, il semblerait qu’elle soit capable de le gérer.    

L’inquiétude qui me tenaille rend les recherches longues, me faisant me demander tous les deux arbres ou buissons passés, quand enfin la retrouverais-je ? Evidemment, plus j’avance, plus mon stress s’amplifie, et plus je trouve le temps long… Pourquoi l’esprit humain est-il fait de cette façon ? Cela ne fait que quelques minutes que je la cherche, et j’ai l’impression que cela fait deux heures que j’angoisse.

Un peu plus loin, entre deux arbres très rapprochés, je marche sur quelque chose de mou, me faisant penser : Tiens c’est bizarre, le sol est mou. Ce qui n’est pas possible. Oui, c’est tout à fait possible, mais pas mou comme ça. En regardant sous mon pied, je vois qu’il s’agit d’une sorte de matière en papier, comme de la cellulose, par endroit très molle, et d’autres assez solide mais friable, dans un gloubi-boulga de couleurs brunes. Cela me rappelle la couleur des nids de frelons, de guêpes ou d’abeilles. Comme il m’est impossible en l’état de savoir du quel de ces insectes il s’agit du nid, mieux vaut être prudente. Surtout que ces insectes avaient connu une belle croissance depuis la fin du monde. Et plus j’avance entre les arbres et les buissons, plus je vois ces bouts de cellulose qui jonchent le sol et la nature, et plus j’appréhende de voir un spécimen venant du dit nid. Je fais attention au moindre bruit, guettant tout bourdonnement. Je ne sais évidemment pas quel insecte bourdonne de quelle façon, ne parlant pas non plus l’abeille, le frelon ou la guêpe, mais cela m’aide à savoir quelle zone éviter.

Je suis vraiment impressionnée par cette zone, préservée de la main de l’homme. La nature y est reine. À la fois silencieuse et tonitruante, calme et impitoyable, simple et époustouflante de beauté.

Et là, entre deux arbres, je les vois. Elles sont trois, drapées de rayons de soleil. La plus grosse est allongée sur le flanc, ronflant lentement et puissamment, soulevant ses larges rayures jaunes et noires régulièrement. De la taille d’une voiture, je ne souhaite clairement pas me retrouver sur son chemin si elle se met à s’énerver. Contre son ventre est couchée Gribouche, somnolant et profitant de la douceur du soleil, au rythme régulier du ronflement. Et roulée en boule contre ma grosse Gribouche, une petite abeille dort paisiblement. Je me suis trompée, ce n’est pas une autre chabeille, mais une abeille qui a perdu son nid que j’avais vu. Les “trucs” que j’ai trouvé par terre sont des morceaux de nid, qui ont été dispersés en tous sens, par je ne sais quoi. Je n’ai pas souvenir d’une tempête ayant eu lieux récemment, je pense donc que c’est quelque chose qui a attaqué le nid. Quelque chose capable de mettre en déroute des bêtes pouvant être plus grosses que des voitures, voire davantage. Le côté rassurant de la chose est qu’elle n’est plus dans la zone. Les abeilles ne seraient pas aussi détendues si c’était le cas. Il est vrai qu’elles ont l’air si paisibles, si détendues. Comme si rien ne pouvait les atteindre, les déranger. Peut-être devrais-je faire comme elles ? Profiter de l’instant présent, profiter du soleil…

Suivant leur exemple, je m’allonge sur le dos, calant ma tête sur ma veste roulée en boule, au soleil, à quelques pas d’elles. Là, avec le soleil baignant mon visage, je me laisse bercer par le ronflement de l’abeille et je les rejoins rapidement dans le pays des rêves. 

 

 

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Pour celles et ceux intrigué(e)s par les chabeilles et les abeilles, allez faire un tour du côté de chez Eupholie, son travail est super cool !

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