Rien d autre qu une autre histoire d amour

Auteur : nabi

Écrit le : 2019-08-25


En ce début de soirée de Roxilion, la nuit était tombée sur le petit campement de la tribu. Pourtant, l’activité n’avait pas décru, loin de là : les enfants courraient encore entre les tipis ou tentes, on travaillait encore de-ci de-là, préparant des repas, soignant des malades ou des blessés, faisant de la couture… Au milieu de l’effervescence de la nuit jeune, une silhouette se déplaçait avec quelques difficultés. Elle parvint enfin à une tente qu’elle reconnut aux fortes odeurs qui s’en échappaient, mélange d’épices et d’encens, de potions et de feu de camp, après de longues minutes de déambulation. La douce chaleur qui y régnait lui lécha le visage lorsqu’elle passa la tête à l’intérieur pour s’annoncer.

- Eliace ? Tu es là ? C’est moi, Ly’Ahn.

- Oui Je suis là Ly’Ahn, entre. Je suis dans la réserve, installe-toi. Ça va aller ? 

- Bien sûr, je connais ce lieux par coeur maintenant, mentit la jeune fille en percutant du tibia une petite table basse. Que cherches-tu ? 

- Oh pas grand chose, juste de quoi préparer un cataplasme de cicatrisation pour le donner à Molienne.

- Tu souhaitais me voir, Eliace ? C’est Azalée qui m’a transmis ton message, continua la jeune femme en s’asseyant sur un coussin placé près du feu.

Des bruits de flacons qui s’entrechoquent et de babioles déplacées lui répondirent. Eliace était en train de chercher quelque chose, et ne remettait pas la main dessus. Son élève, Ly’Ahn lui avait déjà plusieurs fois reproché son manque d’organisation et de rangement, mais la chamane n’avait pas prêté attention à ces remarques.

- Non de … jura Eliace alors qu’un flacon se brisait en touchant le sol et répandait son contenu.

- Tu veux de l’aide ? 

- Non, Non, c’est bon, je vais me débrouiller. 

Et Ly’ahn attendit de nouveau, écoutant les bruits du campement, de la nuit s’installant confortablement, de son mentor qui s’affairait dans la réserve, du feu crépitant… La soirée était calme et rien ne semblait vouloir briser ce calme, comme si tout souhaitait que les choses restent ainsi, calmes. Pressentant quelle devrait attendre encore un moment, elle ferma les yeux et fit le vide, à la recherche de voix. Elle avait fait mention de ces voix à ses parents, lorsqu’elle était jeune, qui ne la crurent pas, au début. Son père ne l’aimait déjà pas, alors venir l’importuner avec des voix que seule elle pouvait entendre l’irrita, au point de la menacer de la faire taire, elle et ses maudites voix. 

C’est à ce moment qu’elle avait rencontré Eliace, grâce à sa mère. Dans un moment de lucidité, elle l’avait présentée à la chamane, qui l’avait prise sous son aile et l’avait guidée. Malheureusement pour sa mère, cet acte d’amour lui valut une mort cruelle et inutile. Son homme la chassa comme une proie, lui tirant dessus avec des flèches et la laissa agoniser. Il amena ensuite sa fille sur la dépouille de sa mère et lui dit “Vois ce que tu as fait”, avant de la laisser, comme ça. 

Elle vivait depuis dans sa tente, seule avec ses voix. Eliace l’avait recueillie comme son élève et lui apprenait à vivre avec son passé et à avancer sur la voie du chamanisme. Ly’ahn était heureuse d’avoir trouvé une façon d’aider les membres de sa tribu et était souvent à la recherche d’une personne à aider. La jeune fille ne regardait pas derrière elle et n’avait que l’avenir en tête. 

Un nouveau bruit de bris la tira de ses pensées, suivit de près d’un juron.

- Tu ne veux toujours pas que je t’aide, demanda Ly’ahn moqueuse ? 

- Celui qui a rangé cet endroit est un sacré idiot… dit la chamane à elle-même, mais suffisamment fort pour que son apprentie l’entende. 

Ly’ahn retourna à ses pensées, notamment aux voix, qu’elle n’entendit pas. La jeune fille se concentra pour les entendre, mais rien n’y faisait, rien ne lui parvenait. C’est à ce moment qu’elle entendit Eliace revenir et s’installer elle aussi près du feu. 

- Comment vas-tu Ly’ahn ? Tout se passe comme tu le souhaite ? 

Sans qu’elle n’ait à le voir, Ly’ahn savait que son mentor avait ses yeux bleus sombres braqués sur elle. Ce regard était réputé pour pouvoir voir les âmes, des défunts comme des vivants et semait la peur. Pourtant il n’en était rien et elle le savait. Elle dû tout de même l’avouer : sentir ces yeux posés sur elle la faisait frissonner. 

- Je, je vais bien, bégaya la jeune fille. Je me sens bien en ce moment et il y a longtemps que je n’ai pas vu ou entendu mon père, je vais donc très bien.

- Très bien, et souhaites-tu me faire part de quelque chose ? 

- Rien de particulier, rien qui me vienne à l’esprit. Pourquoi ces questions ? 

- Oh pour rien, comme ça. Tu sais, lorsque ta mère est venue me trouver pour que je t’enseigne mon art, elle m’a aussi demandé de m’occuper de toi, de veiller sur toi. Je rempli donc mon devoir, et il semblerai que je me sois plutôt bien débrouillée jusqu’ici, non ?

- C’est vrai. Je suis heureuse aujourd’hui, et c’est grâce à toi. Mais ça ne me dit toujours pas pourquoi tu m’as fait venir…

- La raison pour laquelle j’ai souhaité te voir est simple, mais ne l’est pas à entendre. Ton père n’est plus parmi nous Ly’ahn, il a quitté son enveloppe charnelle. 

Malgré son fort ressenti envers son père, la nouvelle cueillit la jeune fille avec violence. Alors que le silence de la nuit régnait de nouveau en maître, le souffle de Ly’ahn s’accéléra et elle senti qu’elle avait du mal à respirer. Elle tenta de se lever pour sortir, mais ses jambes ne furent pas de cet avis. 

- Je ne comprends pas, dit-elle dans un balbutiement. Il n’était plus rien pour moi, il n’était plus mon père ! 

- Je comprends ton désarroi, mais peut-être dois-tu y voire quelque chose, qu’il était éventuellement quelqu’un d’autre qu’un inconnu.

- Non ! Il m’a abandonnée et m’a toujours regardée comme un déchet ! Je n’étais rien pour lui !

- Mais ça ne veut pas dire qu’il en allait de même pour toi. Il restait ton père, et bien que tu le détestais, tu faisais tout pour lui prouver qu’il avait tort et lui prouver que tu avais de la valeur. Et soudainement, tu as perdu la personne qui te faisait avancer. C’est douloureux, mais c’est ainsi.     

La vieille femme laissa alors son apprentie seule avec ses pensées et ses larmes un long moment. Moment qu’elle mit à profit en farfouillant à nouveau dans sa réserve et en brisant un récipient. 

- Pourquoi la mort est-elle si douloureuse ? Demanda Ly’ahn à son mentor lorsqu’elle revint. 

- Je pense que c’est parce que la vie n’avait pas prévu cela.

La jeune fille ouvra alors de grands yeux bouffies par les larmes vers la chaman.

- Pardon ? Tu peux répéter ?

- Tu m’as bien entendu. La douleur provoquée par un décès est un élément que la vie n’avait pas prévu. 

- Je suis désolée, mais je ne te suis pas, répondit Ly’ahn, maintenant calmée et intéressée.

- Cela me vient d’un compte que me narrait ma mère, plus jeune. Souhaites-tu en savoir plus à son sujet ? 

Elle fut obligée de continuer lorsque son apprentie hocha vigoureusement la tête en signe de réponse. 

- Très bien, alors, laisse-moi installer une ambiance plus propice aux histoires.

D’un signe de la main, elle fit baisser l’intensité des braseros et du feu de camp. De l’autre main, elle répandit dans le feu le contenu d’un petit flacon emplissant le tipi d’une fumée épaisse et odorante. 

- Ce dont je vais te parler remonte à des temps que l’homme n’a jamais connu, avant que le temps ne soit une notion en soit. Ne vivait alors sur Terre que deux âmes éprises l’une pour l’autre sans que l’autre ne le sache. La Vie, et la Mort. Toutes deux arpentaient ce monde, pensant à l’autre, sans penser au lendemain ou aux conséquences de leurs actes. Si la Vie était heureuse, elle doutait fortement que ce soit le cas de la Mort, dont elle ne voyait jamais le visage. Et alors que le temps passait sans les importuner, la Vie doutait de plus en plus du bonheur de la Mort. Ce doute fit émerger une nouvelle pensée dans son esprit et occuper une place qu’elle ne put jamais imaginer. Comment pourrais-je faire plaisir à la Mort ? Cette question la troublait sans qu’elle ne puisse mettre une réponse en place. Un jour pourtant, alors qu’elle contemplait le soleil se coucher et que sa consœur contemplait la lune dans son dos, elle eut l’idée d’une chose. Elle lui donnerait un corps, petit et fragile; des ailes, fines et légères; et un peu d’elle-même, pour lui donner la possibilité de se mouvoir. Ensuite, elle l’envoya à la Mort qui le prit dans ses mains, mais la petite chose cessa alors de bouger. D’où elle se trouvait, elle ne put voir ce qui était advenu de sa création, mais elle sut que quelque chose s’était passé. Elle essaya alors d’en créer une autre qu’elle ne pourrait toucher, mais qui pourrait rester à ses côtés. Cette création ne volait pas, mais possédait elle aussi un corps, plus massif avec de petites choses qu’elle appela “pattes”; elle recouvrit ensuite son corps de piquants et lui fit don également d’un peu d’elle-même. Comme précédemment, elle l’envoya vers la Mort, qui l’attrapa également, sans ressentir de gêne. Et La Vie fit alors le choix de continuer à faire des cadeaux à son âme soeur. Ainsi, la vie continue de créer des choses, qu’elle envoi à la Mort, pour lui faire plaisir. Et à chaque fois elle met un point d’honneur à y ajouter un peu d’elle-même...       

Le chant d’un grillon accueilli son récit, ainsi que le froissement des vêtements de Ly’ahn se levant. Dans un murmure, elle remercia la chaman et quitta la tente, la tête pleine de pensées. Même si tout ceci n’était qu’un conte, cette vision du monde lui avait fait changer la façon dont elle le percevait.