Page - La cassette

Auteur : nabi

Écrit le : 2018-10-28


En fouillant dans ma vieille chambre, je n’avais trouvé qu’un vieux walkman dans lequel une K7 de R.E.M attendait de pouvoir continuer à jouer la chanson entamée. Le feutre noir indiquait Green sur l’étiquette attachée à la K7.

Combien de temps avait-elle attendu ?

Peut-être bien douze ans ? Si ce n’est pas quatorze ? Je ne savais plus trop bien. A vrai dire, je n’en avais pas grand-chose à faire, là, tout de suite. Je l’enlevai et la remplaça par une autre cassette que je sortis de ma poche de veste. Sur l’étiquette, le feutre noir avait écrit : Pour Bilal, K7 e.299 17Nov.

Je refermai le clapet sèchement et appuya sur Play. Le bruit classique d’un enregistrement sortit des écouteurs. Ce bruit étouffé fit naître un frisson dans mon dos, tant je l’avais entendu.

Bilal ? Mon petit, c’est ta mère qui te parle. Comment vas-tu ? Nous ça va bien, on vit tranquillement dans notre appartement, ton père et moi. C’est un peu vide depuis que ta sœur est partie, mais on fait avec…

L’entendre me fit plaisir. Elle me manque terriblement et entendre sa voix me fait un plaisir sans nom. Plus jeune, elle moi échangions beaucoup par cassette. Je n’habitais plus au domicile familial, à cause de mon beau père, mais elle et moi nous envoyions fréquemment des cassettes, pour se parler.

Comme à son habitude, elle commençait par parler de tout et de rien, de comment ça allait… Dans le fond, le tube cathodique crachait un son inaudible et mon père semblait farfouiller quelque chose dans la cuisine.

En parlant de ta sœur, elle va bien elle aussi. Elle nous a appelés la semaine dernière sur le fixe. Oh nous avons dû parler une bonne heure, facilement. Ses filles hurlaient dans le fond, je te raconte pas le bordel…

Depuis que j’avais déménagé pour le travail, je n’avais plus de nouvelles de ma famille, ni de mes amis d’époque. Il faut dire que j’avais balancé mon beau père, meurtrier et dealer de drogue. Il avait fallu que je disparaisse, sans laisser de traces. Cette casette me renvoyait des années en arrière, provoquant une violente envie de les voir.

Mais viens donc là ! Je parle à ton fils, il sera content de d’entendre, vieux grizzly….

Bonjour fils. Comment vas-tu ? Ta mère l’a déjà dit, mais nous ça va…

Ils continuèrent à parler comme ça, de tout et de rien, du temps qu’on espère tantôt plus chaud, tantôt plus frais, de l’argent, des petits problèmes, des plus gros, des proches… Ils parlèrent si longtemps que la cassette sauta avant qu’ils aient fini.

Je restais alors là, tout seul, mon vieux baladeur dans les mains, jouant avec. Je fis sortir la cassette et joua aussi avec, la fis tourner, mis les doigts dans les petits trous pour la rembobiner. Puis je la remis dans le lecteur, mais sur la face B. Ma mère y cachait toujours des petits messages, plein d’amour.

Nous avons tellement parlé que sans nous en rendre compte, bing ! La cassette était pleine. Je les entendis rire. Bref, Nous pensons fort à toi mon grand. Il faudrait qu’on se voit tu sais ? Les policiers nous ont dit que nous pouvions faire une rencontre, un jour. C’est beaucoup plus calme, nous sommes plus libres de nos mouvements aujourd’hui. Mais on ne peut quand même pas te voir tous les jours, et tu nous manque beaucoup.

Nous n’allons pas refaire le coup, enchaînèrent-ils après un petit moment chargé en émotions, redépose une cassette au même endroit, nous l’attendrons.

Nous t’aimons mon fils.

Ouais, on t’aime !

La cassette sauta, signe qu’elle était finie. J’arrachai le casque de ma tête et me levai pour reprendre un manteau et sortir. J’allais aller les voir, je n’enregistrerai pas de casette cette fois.

J’avais oublié cette cassette pendant plus de dix ans, et de nombreuses choses s’étaient passées. Si bien qu’un matin, ma sœur me réveilla en pleurant. La maladie les avait tous les deux rattrapés. Sur le chemin, j’achetai des fleurs, les plus jolies que je trouvai. Ces fleurs, je les déposai quelques minutes plus tard sur leur tombe

Il n’était jamais trop tard pour répondre.

« Salut maman, salut papa. Comment ça va ? Moi, ça va… »