Le nettoyeur

Auteur : nabi

Écrit le : 2017-12-30


Chacun des noms avait été prononcé bien distinctement, articulé à la perfection. L’effet recherché était probablement un effet théâtral, mais, cela donnait un sens plutôt comique à la scène.

Ce nom-là fut accueilli avec des rires et des pouffements. Il était maintenant évident que l’effet recherché était d’amplifier le coté ridicule du prénom, bien que celui-ci était le dernier utilisé, soit de l’ordre du jamais. Au milieu des rires, l’homme au milieu de la salle prit la parole.

Un silence gêné, accueilli la remarque. Les magistrats présents se retenaient de rire, mais la remarque était un juste retour de bâton.

Le juge fit alors pencher sa lourde personne sur son bureau dans une cacophonie sinistre de bois qui grince, afin de dominer d’avantage le prévenu situé pourtant trois cordes[1] plus loin.

Les yeux jaunes d’Orphilius fixaient les petits yeux verts du magistrat, sans la moindre étincelle de doute ou de peur. Au contraire, ils débordaient d’une assurance mesurée. Malgré la mer tumultueuse dans laquelle il se trouvait, le mage Orphilius menait sa barque avec la maîtrise parfaite d’un vieux loup de mer. Refroidi par cette assurance, le juge choisi de poursuivre.

Son éclat reçut pour seul réponse le regard du juge et du préparateur, tout de marbre et d’étonnement face à l’aplomb dont l’accusé faisait encore preuve. Ce dernier releva les épaules en inclinant sa tête vers la droite, maquillant son visage d’une grimace montrant qu’il acceptait sa défaite sur ce coup.

Le jeune préparateur était un jeune homme qui avait tout pour être charmant, mais faisait tout pour ne pas être attirant, sans le vouloir. Il arborait de larges lunettes, qui, lui allaient très bien, selon lui. Ces dernières tombaient en permanence et il devait tout le temps les repousser sur l’arrête de son nez, d’un geste trop souvent fait, si bien qu’il s’agissait d’un réflexe maladif. Ajouté à son coté maladroit, cela provoquait l’apparition de tâches sur ses vêtements démodés et la présence de traces graisseuses sur les verres de ses larges lunettes. Cerise flétrie sur le soufflé retombé, il  faisait preuve d’une rigueur et d’une honnêteté ennuyeuse à l’excès. Et il faisait au quotidien, preuve d’un mauvais gout vestimentaire criard et aveuglant. Le vert est, tout comme le violet, une couleur qui maîtrisée avec gout, possède la capacité d’être portée sur un vêtement en de nombreuses occasions. Mais difficilement le deux en même temps.

Mécaniquement, il repoussa ses lunettes et poursuivit.

En effet, c’est que cet article stipule. Il le fait en les termes suivant :

Quelle que soit la gravité, telle que définie dans l’article 23, l’atrocité, telle que définie dans l’article 24, le degré de récidive, tels que définie dans l’article 26, des actes, tels que définis dans le troisième article, volontaires ou non, dont les définitions sont données aux articles 4 et 5, par le ou les accusés, quelle que soit leur nature, telle que définie aux chapitres sur la nature des accusés, tous doivent être clairement énoncés afin de pouvoir être retenus contre le ou les accusés. Pour qu’un acte soit clairement énoncé, il doit être prononcé de vive voix, tel qu’il a été défini dans le troisième article. Toute faute lors de l’énoncé des dis actes répréhensibles pourra être utilisée par le ou les accusés afin de se défendre, et le cas échéant, prononcé l’annulation de la peine et de l’accusation, telles que définies aux articles 97 et 98 respectivement.

Sa tirade finie, le jeune préparateur regarda fièrement le juge Aurias, à la recherche d’une approbation quelconque. Il n’écopa que d’une moue d’impatience, ce qui lui fit demandé de quel côté du pupitre se trouvait le malfrat : du côté de l’accusé ou de celui qui rendait la justice ? Des deux côtés, j’en ai peur… pensa le jeune préparateur. Il est de ma mission de réparer ça !

Orphilius applaudi, d’un rythme composé d’ironie et de respect.

Alors que le large juge allait reprendre la parole, Orphilius la repris avoir marqué une pause pour réfléchir.

Et la liste continua quelque peu pendant plusieurs minutes, listant tous les crimes commis par Orphilius. Pour notre bon Orphilius, il ne s’agissait guère de crimes, mais que ça grandeur magique soit suffisamment grande pour inspirer la peur, ça gonflait son orgueil. Prenant conscience de la situation, il se redressa et transpira d’orgueil.

Un silence pesant tomba sur le tribunal. Parmi les crimes cités, nombreux étaient purement administratifs, simplement là pour réguler les choses. D’autres comme la pratique de la mouezhig ou de la pensée légère, servaient pour contenir une population, une culture ayant portée préjudice à la chambre et au pouvoir en place. Par préjudice, entendez bien qu’elle a connu une vérité ayant le moyen de renverser le pouvoir en place et de prendre le pouvoir. Aujourd’hui, tout ayant attrait à ces cultures est banni, et ceux qui en pratique la magie subissent un rapide et discret procès avec une entrée directe pour Bamétal. Et les autres, ce sont les vrais crimes. Inutile de vous préciser que par vrais crimes, je parle des meurtres et des attentats.

Maître Selly de Aurias offrit une cacophonie de bois en se penchant vers le rayonnant Orphillius en essayant de le faire redescendre un peu.

Narquois fut le rire qui accueilli la prétentieuse tentative de vouloir raviver une flamme humaine dans l’âme d’Orphilius. Ce qui était peine perdue avant même d’avoir eu l’idée de le faire. Il porta un regard compatissant aux magistrats dans la salle, avant de se laisser emporter par une tirade.

Toi, gros porc, t’es le premier que j’envoie rendre visite à la faucheuse, fulmina intérieurement le mage.

Après un rapide coup d’œil plein d’incompréhension avec le juge, le préparateur continua.

Orphilius s’en voulait. Il s’était laissé emporter par les mots qu’il prononçait sans faire attention au fait qu’il avait perdu le contrôle de la situation. Il n’avait plus le contrôle sur rien. Bien que vexé, il devait se rendre à l‘évidence : Selly l’avait eu. Il savait que sa superbe lui était très importante, et il l’avait ignoré. Il se sentait brisé, inutile. Il voulait se laisser submerger par la colère, mais ce serait une idée relativement mauvaise. Une du genre qu’il devait éviter à tout prix, étant donné que cela signifiait, assez accessoirement, qu’il serait condamné à mort. Mais cela restait bien sûr accessoire. 

Cependant, toute cette haine ne devait pas être perdue, mais canalisée et utilisée pour augmenter la puissance de ce qu’il préparait à faire. Sa cible du jour était le juge Aurias. Il a commis plusieurs crimes qui en font personnage nuisible, devant disparaître.

Lorsqu’un enfant fait quelque chose de mal, une bêtise, ne fait pas ce qu’on lui a demandé de faire, il est puni. Si on extrapole, les citoyens d’une ville, les habitants d’un pays, sont des enfants. Le pays et le pouvoir en  place fixe des règles et donne des obligations, des devoirs à ses habitants. La justice fait ici figure d’autorité parentale, ayant pour mission de sanctionner les enfants récalcitrants ou étourdis. Imaginez à présent, que les parents ne respectent pas ces règles, comment faire comprendre à l’enfant que ce n’est pas bien ? Comment donc une justice ayant fauté peut-elle sanctionner derrière des citoyens ayant fauté de la même façon ? Selly de Aurias a fauté, et a abusé de sa position pour couvrir ses fautes. De plus il n’a pas respecté de nombreux engagements que se doivent de suivre les juges, comme l’aveuglement, notamment. Il était temps de recadrer tout ça.

Orphillius n’avais à proprement parler pas de plan, mais il commençait à dessiner quelque chose dans sa tête. Très lentement et très méthodiquement. Trop lentement à son goût. Mais il n’avait pas le choix. Les mains liées il n’était capable de pas grand-chose, seulement de temporiser un peu. Il ne pouvait se permettre d’attendre, il savait que son temps était compté, et que seul en gagner un maximum lui sauverai la peau.

Je demande du temps pour me préparer, et en voilà, offert sur un plateau en or.

Des bruits de vestes s’écartant, de botes frappant le carrelage et des lames frottant des fourreaux se firent entendre.

Bien que la salle se fût montrée calme depuis le début, elle était en réalité remplie d’hommes et de femmes du bureau, des plumes. Ces plumes sont des personnes agissant selon le bon vouloir des membres du bureau de la magie. Ils étaient faits pour de nombreuses tâches comme servir en tant que gardes, aussi bien rapprochés et servir directement le bureaucrate auquel il était rattaché, ou pour ce genre d’événements. En temps normal, chaque bureaucrate ne dispose que d’une plume assignée. Mais les bureaucrates ont également le droit de recruter des plumes, dites plumes de korback, ou korback, n’existant pas vraiment. Comment alors le droit pouvait s’appliquer sur eux s’ils n’existaient pas ?

Orphilius souhaitait afficher un air absolument calme et détendu comme depuis le début de son procès, mais son front était couvert de sueur, et un mal de crâne important commençait à poindre dans son œil gauche.

Autour de lui des korback et des plumes s’agitèrent, tantôt rangeant leurs armes et canaliseurs, tantôt les sortants franchement, se mettant bien en position d’agir. La situation était tendue et Orphilius avait toutes les difficultés du monde à se concentrer sur son sort et, sur son sort, ironiquement.   

D’un geste de la main, il ordonna à un des korback d’asséner un sort qui vint embrasser les cotes d’Orphilius, le faisant lourdement chuter au sol, les poignets toujours enchainés au pupitre. Son regard fusilla celui du korback fautif alors qu’il redressa la tête. Ce dernier écarquilla ses yeux et recula d’un pas, avant de pointer sa baguette sur Orphilius.

Le silence tendu qui lui répondit semblait montrer que c’était clair pour tout le monde. Orphilius se sentait très mal. Le coup qu’il avait reçu lui avait fait perdre le cours de ses pensées et son sort s’était perdu. Il avait eu de la chance que cela n’avait pas lancé un sort, ce qui l’aurait grillé. Il fallait qu’il reprenne de zéro, ce qui le dérangeait grandement, vu son état actuel.

Et ainsi, pendant plusieurs longues heures, égrainées par le crépitement des braséros, muraux ou non. Chaque affaire était détaillée, et aucun fait n’était laissé au hasard. Selly avait repris les choses en main et ne souhaitait laisser aucune fenêtre à quiconque souhaitait faire pencher la balance en sa faveur. Pourtant, lentement et en souffrance, Orphilius mettait son plan en place. Il n’avait pas le droit à l’erreur, et devait tout penser, colmater chaque brèche qui menaçait son plan. Il faillit échouer à plusieurs reprises mais tint bon. Son sort était bientôt prêt, il ne lui restait qu’à le lancer, et trouver le bon moment pour. Elle s’offrit à lui sur un plateau.

Bouge-toi ! Plus vite !

A cet instant, une bulle se forma au-dessus du pupitre des accusés et Orphilius mit en contact ses chaînes avec la dite apparition. Aussitôt, la bulle éclata, emportant les tout aussi dites chaînes. Certains sorts crépitèrent près d’Orphilius, mais la plupart des korbacks n’avaient pas encore sorti leur canaliseurs. Comme tirant sur le sol, Il leva les mains, faisant apparaître de nombreuses bulles de couleurs différentes dans toute la pièce. Les sorts commencèrent alors à pleuvoir, et il était heureux d’avoir pensé à préparer des bulles de protection. Des bulles éclataient au partout dans la salle, et les korbacks et les plumes s’effondraient les uns après les autres. Pourtant, les sorts continuaient de pleuvoir et les bulles de protection voyaient leur nombre dégringoler. Il détecta rapidement les korbacks les plus meurtriers et passa à l’attaque. Deux s’effondrèrent après avoir été percutés par des bulles envoyées dans leur direction, alors que les autres abattirent un mur pour se cacher derrière. Les sorts fusèrent de plus belle et Orphilius du se réfugier derrière un muret cerclant les bancs de spectateurs. D’où il se trouvait, il put voir que de nombreux magistrats avaient déjà succombé et que seuls trois d’entre eux se cachaient derrière le pupitre du juge. Parmi eux se trouvaient le préparateur, le juge Selly de Aurias et une vieille archiviste venue couvrir l’évènement.

Quelques bulles éclataient encore de-ci de-là, mais un silence lugubre et angoissant se déplia dans la salle, faisant frissonner les vivants. Les braseros encore accrochés aux murs s’éteignirent, malgré le feu d’émeraude qui y eu brulé. Orphilius ne savait pas ce qui se tramait derrière son muret, dans la salle. Tout ce qu’il savait, c’est qu’il devait gérer trois problèmes. Le premier se situait dans le couloir longeant la salle d’audience. Un groupe de korbacks l’y attendait avec l’espoir de pouvoir l’abattre ; le second se trouvait derrière le pupitre du juge, où se trouvait sa cible prête à s’échapper par la porte se situant elle aussi derrière le pupitre ; le troisième se trouvait également dans la salle d’audience, en la personne de nombreux korbacks, eux aussi décidés à appliquer la sentence.

­Bon, je vais gérer les problèmes les plus simples à régler.

D’un geste, en direction du couloir, il envoya plusieurs bulles qui explosèrent, emportant aussi bien des membres des korback qui s’y trouvaient que le couloir.

Je ne serais plus gêné de ce côté. La suite.

Elle s’imposa à lui. Il entendit un bruit qui l’horrifia. Le large juge se situait sur l’archiviste qu’il était en train d’étrangler. D’un sort habillement placé, il l’envoya bouler contre un mur, où il s’étala, inerte.

Ça se goupille mieux que je ne l’eu pensé…

Ce qui le gênait grandement était le silence pesant des korbacks encore en vie. Leur longue tenue noire était loin d’être silencieuse, notamment lors des mouvements qu’ils réalisaient et il trouvait très étrange le fait qu’il n’entende justement rien. Sa cachette était forcément sujette à un sort visant à l’insonoriser complètement. Il devait bouger, et vite. Ou agir, mais vite aussi.

Il fit alors tournoyer les bulles dans la pièce, leur donnant une trajectoire de plus en plus aléatoire. Le fait qu’il n’en entende pas éclater lui permit d’infirmer son hypothèse. Il jeta un œil par-dessus le muret afin de voir ce qui se passait dans la pièce et fut atterré de ce qu’il vit. Sa dernière attaque avait atteinte cinq korback, les tuants sur le coup. Les trois restant s’étaient retournés et cherchaient à anticiper les mouvements aléatoires des dernières bulles. L’un d’eux vit du coin de l’œil qu’Orphilius les observait. Il tenta un sort dans sa direction et ne put esquiver une bulle le percutant de plein fouet, lui arrachant la vie. Ce n’était plus que du deux contre un.

Orphilius sortit de sa cachette et fit face à ses adversaires. Il appréciait se trouver dans cette situation, qui semblait désavantageuse, mais qu’il savait gagnée d’avance. Un chant monta du fond de sa gorge, guttural et puissant. Les korback sentaient que quelque chose clochait et l’un de deux lança un sort, bloqué par une bulle rapatriée pour servir de défense. Les korback se regardèrent et brandirent leur canaliseur, avant de cribler de sort le mage qui leur faisait face. Des gestes amples et lents accompagnaient à présent le champ, toujours protégés par les bulles bloquant des pluies de sorts. Ce petit échange dura pendant plusieurs longues secondes, qui plongèrent les korback dans une frustration profonde et déconcertante. L’un d’eux craqua et décida de plonger sur Orphilius, dague au poing, choisissant de revenir aux bases de l’assassinat. Malheureusement pour lui, le chant prit fin à cet instant, et une large langue de feu l’avala en traversant le mur où se cachaient les autres korbacks précédemment. La dernière korback regarda hébétée Orphilius, terrifiée.   

   Elle se tut et le fixa de ses yeux oranges et dont le blanc tirait profondément sur un gris ciment.

Le mage se retourna et ne lui posa qu’une question qui se voulait marquer la fin de toute discussion.

Retournant vers sa cible, Orphilius lui répondit d’un ton las.

Un regard noir fut la seule réponse qu’il reçut. Y voyant une forme de consentement, il  s’accroupi au-dessus du corps mou de Selly de Aurias et lui asséna une violente gifle, afin de le tirer des bras de la douce Morphée. Cette dernière ne semblait pas décidée à laisser partir le juge et il dû subir ceci à plusieurs reprises. Ses yeux papillonnèrent quelques secondes avant de s’ouvrir terrifiés sur un Orphilius dopé de sa superbe. Comprenant ce qui lui arrivait, il plaça inutilement les bras devant son visage, afin de ne plus subir les coups du mage.

N’observant pas de réponses de sa cible, il leva alors les bras et cassa ses poignets elle en lui ordonnant de nouveau de se lever. Le juge Aurias se leva alors avec difficultés et grognements, alors qu’une goutte de sueur entamait sa descente de la tempe d’Orphilius. Le juge le regarda, blême, ne sachant trop que faire.

D’un geste nonchalant de la main, Orphilius projeta un sort sur le juge, qui s’écroula après avoir percuté le mur situé dans son dos, mort avant d’avoir touché le sol. Alors qu’il allait reprendre la parole, un troupeau de botes se fit entendre dans les couloirs ceinturant la salle.

Quelques secondes plus tard, les grièches du bureau arrivèrent dans la salle d’audience, où ils ne purent trouver que mort et silence. Le nettoyeur s’était volatilisé. Le soir, les journaux du monde magiques titraient en une « L’Intouchable, touché et coulé ». De plus, la prime pour l’arrestation d’Orphilius Lahce, dit Le nettoyeur avait doublé, pour le meurtre de plusieurs magistrats, korback et plumes et l’enlèvement d’une archiviste, d’un préparateur et d’un korback.

 

 


[1] L’univers de cet ouvrage étant différent, on ne parle pas de mètre mais de corde. Une corde est l’unité de base qui correspond à un mètre dans notre petit monde. 

[2] Il s’agit d’un insecte vivant dans la forêt aqueuse de Bilifras. Pour savoir à quoi il ressemble, dites-vous qu’il s’agit d’un nom très recherché, composé des deux animaux ayant participés à la fabrication de la dite bête.

[3] Très grosse larve vivant dans les montagnes de Brax. Certains spécimens peuvent atteindre la taille d’un éléphant et le poids d’une baleine bleue, créatures rares et méconnues.

[4] Cela fait référence à l’expression « boire le thé avec la mort », ou le fait de mourir ou de se trouver dans un état proche de la mort, une situation suffisamment dangereuse pour provoquer la mort de certain des acteurs.