L enfance

Auteur : nabi

Écrit le : 2019-08-25


- Tu en es sûre ? 

- Oui ! Viens vite, c'est par là ! Cria la jeune fille blonde en montrant la plage du doigt.

Le jeune garçon, qui peinait à suivre sa sœur à travers les butes d'herbes et les rochers qui précédaient la plage, grimpa finalement celui sur lequel elle s'était perchée. 

- Aller dépêche-toi Aêl ! On va les rater si on ne se dépêche pas ! 

- Doucement Lïune, se plaignit Aêl. Laisse-moi au moins reprendre mon souffle. Je n'arrive pas à te suivre dans la mer verte, tu le sais bien ! 

Derrière eux et sous leurs pieds, s'étendait une large bande d'herbe, partant sur des kilomètres et des kilomètres de côte, vallonnée et façonnée par les marées et les vents capricieux. Ça et là, pareils à des dents, des blocs et des pics de roche sortaient du sol, comme pour dévorer le ciel gris bleu permanent. Aêl et Lïune adoraient jouer dans cette zone qu'ils appelaient "la béante verte", contrairement aux autres enfants, aussi s'amusaient-ils souvent seuls, ce qui ne les embêtaient nullement. 

Ils connaissaient cette zone, la partie longeant le village côtier dans lequel ils vivaient, comme leur poche. Pour beaucoup, il n'y avait rien d'intéressant à savoir à propos de la béante verte, il existait pourtant de nombreux lieux particuliers à connaître pour s'abriter du vent ou pour piquer un somme, bien confortablement, ou même pour l’explorer sous terre.

Leur destination n'était pourtant pas souterraine, mais bien en aérienne. Lïune s'arrêta quelques mètres plus loin, au sommet d'une dent rocheuse où elle attendit que son frère la rejoigne. Un point sur la hanche, elle pointa l'horizon du doigt, sûre d'elle.

- C'est là bas qu'on va aller p'tit frère ! Juste au niveau de la "falaise du n'a qu'une jambe", où les bateaux de pêche partent en mer. Marc disait que c'était là qu'il y en avait le plus, avant que la pêche ne devienne aussi intensive...

- ça veut dire quoi tensive ? Demanda Aêl après avoir repris son souffle.

- Peut-être qu'ils pêchent beaucoup, lui répondit honnêtement Lïune en haussant les épaules. Elle s'assit sur la dent, imitée par son frère. Maman a dit que papa rentrerait la semaine prochaine, parce qu'ils ont été pris dans une tempête. 

- Tu crois qu'on mange quoi ce soir ? Lui demanda son Aêl après un court silence.

- Tu penses vraiment qu'à manger, c'est impressionnant...

- Mais j'ai pas mangé hier soir ! Et presque pas ce matin, c'était que des fruits...

- Je le savais ! C'est à cause de toi que le chat a été malade.

Ils continuèrent à se chamailler ainsi pendant de longues minutes avant de descendre de leur perchoir et de se courir après entre les dents. Le jeu prit fin assez vite, vu que Lïune se cacha dans une "carie" que son frère ne connaissait pas, et il se mit à pleurer en ne la trouvant pas. Ils appelaient "carie" les trous qui se trouvaient dans la roche et qui pouvaient mener sous terre ou dans de belles cavités.

Puis la grande cloche du village sonna l'heure du repas de mijour, les faisant quitter leur terrain de jeu et trottiner vers la civilisation. Sur le chemin, Aêl qui ne faisait pas attention à où il mettait ses pieds, trébucha et s'égratigna le genou, forçant sa sœur à s'arrêter. Vexé, il lui grogna dessus et repartit en chouinant lorsque seul le regard noir de Lïune lui répondit. Peu après, ils arrivèrent en bordure du village, où les premières cabanes, dont celle de la vieille Manon, les accueillirent. 

- Les enfants ! Commença la femme. Regardez ce beau minet, il est pour vous si vous le voulez ! beugla-t-elle, en agitant un jeune chat gris par la peau du cou.

- Pas maintenant Manon, maman nous attend pour manger. Peut-être à plus tard ! 

Les cris aigus de la femme les accompagnèrent alors qu'ils sautaient sur les premiers hauts pavés des rues de la ville. Ici, la pluie et les embruns étaient fréquent, alors pour les évacuer, des pavés espacés courraient les rues en pentes. Ils étaient régulièrement nettoyés afin d'éviter les mauvaises odeurs provoquées par les déchets qui s'y coinçaient, sauf dans certains quartiers de la ville, appelés « les puants ». La population de ces quartiers était essentiellement composée des rebuts de société, de petites frappes et de familles pauvres, bien souvent malades.

- M'man ! C'est nous, nous sommes rentrés ! Cria Lïune en ouvrant en grand la porte, suivie d'Aêl plusieurs mètres derrière. 

- Vous étiez encore dans la grande verte ? Allez vous laver les mains avant de passer à table. Et mettez du savon ! Ajouta leur mère en sachant bien qu'ils n'en auraient pas utilisé sinon.

- On a quoi ce mijour ? Demanda Aêl en revenant le premier dans la cuisine. 

- Tu verras bien en venant t'asseoir ! Le réprimanda gentiment sa mère. De l'aiglefin avec de la salicorne, et ne commence pas à râler, c'est très bon. Dépêchez-vous de vous installer, ça va être froid. Lïune ! Qu'est-ce-que tu fais bon sang ?! Il ne faut pas autant de temps pour se laver les mains ! 

Pendant qu'Evangéline, sa mère, allait voir ce que sa sœur faisait, Aêl s'installa tout seul à table en ronchonnant. Il n'aimait pas la salicorne, trop salée à son goût, mais il était bien obligé d'en manger, étant un des rares aliments qui poussaient dans la région. Les bateaux et les caravanes apportaient bien de nombreux autres féculents ou légumes, mais ces derniers se faisaient rares avec la mauvaise saison, et les prix augmentaient fatalement. 

- Bon, à table Lïune, et toi Aêl, tu iras nettoyer le brain que tu as mis dans la cave.

- Mais maman ! C'est Lïune qui a caché mon tabouret et...

- Je ne veux pas le savoir, tu aurais dû venir me voir. Aller maintenant on mange, et c'est toi qui débarrasseras la table et feras la vaisselle Lïune, rajouta leur mère en voyant un sourire commencer à se dessiner sur le visage de la jeune fille.

Le silence se fit plus vite que la colère et la moue de déception se forma sur le visage de Lïune. En même temps, un sourire s'étira sur le visage d'Evangéline, qui reprit, plus douce.

- Et vous comptez faire quoi cet après-mijour ? Parce que j'aurais besoin de vous deux pour ...

La suite du repas se passa tranquillement, Aêl appréciant à sa surprise les salicornes et leur goût salé, tandis que Lïune pu en apprendre plus sur dame Rosso, une jeune femme qui donnait des cours aux jeunes, et promis d'aller le voir. Ce même repas fini, Lïune fit la vaisselle et Aêl nettoya le lavabo dans la cave avant de ressortir, laissant leur mère seule. 



 

Ils ne reprirent pas la route menant à la béante verte, mais descendirent vers le port blanc où ils cherchèrent la maison verte connue comme étant le lieu de résidence de Marc, un jeune pêcheur que la fratrie connaissait bien. Ils frappèrent à la porte pour s'annoncer et les vociférations du pêcheur les accueillirent. 

- Mais vous allez me laisser à la fin ?! Je vous ai déjà... burp... Oooh, c'est pas la joie, murmura-t-il pour lui même. J'vous ai d'jà dit que j'dois rien à vot' patron ! Et je heu.. Oh c'est vous les gars ? Oh, je suis vraiment désolé. Vraiment, vraiment désolé. Vraiment. Je n'aurai pas dû vous crier dessus comme ça. Désolé, franchement...

- Ce n'est rien Marc, tu n'as pas à t'en faire, nous avons déjà entendu bien pire !

- Non ! Vous n'auriez pas dû m'entendre... Burp, dire tout ça. Ce ne sont pas des mots que des enfants doivent entendre. Désolé. Vraiment. Vous v'nez pourquoi ? Non, attendez, venez à l'intérieur, vous serez plus à l'aise, coupa Marc avant que les enfants ne répondent.

Un peu forcés, Aêl et Lïune pénétrèrent dans la petite maison en bois. Il les conduisit dans la pièce principale, faisant office de salle de vie et de cuisine, où il avait installé une petite table en bois usé, entourée de chaises du même matériau et tout aussi usées. Lïune fut surprise de la grande propreté qui régnait dans la pièce et de ne voir aucune bouteille d'alcool, pleines ou vides. Comment pouvait-il être ainsi alcoolisé s'il n'avait pas bu ici ?

- Vous voulez boire quelque chose ? Leur demanda-t-il, la voix maintenant douce et plus posée, dans laquelle la jeune fille détectait un effort pour dissimuler qu'il avait bu. J'ai du lait, si vous en voulez...

- Moi j'en veux bien ! S'écria Aêl, tout content.

- Enfin, on ne crie pas comme ça Aêl ! Le réprimanda Lïune. Désolée...

- Ne t'excuse pas Lïune, ce n'est rien. Mon petit frère était pareil, toujours à crier et un peu maladroit. Mais dans le fond, ce sont de bonnes personnes. 

- Ne prends pas sa défense Marc, coupa Lïune fermement. Il passe son temps à chouiner et il n'avance pas ! Je dois tout le temps l'attendre ! 

- Hahaha. Tu ne diras pas ça dans quelques années, quand il aura grandi et que tu ne l'auras plus dans les pattes ! Burp... Oh, désolé, vraiment. 

- Dis Marc, tu aurais quelque chose à manger avec le lait ? Demanda un Aêl tout timide.

- Enfin Aêl ! Cesse de mal te conduire !

- Ce n'est rien, vraiment...

- Et pourquoi qu'on est là Lïune ? On doit demander quelque chose à Marc ? T'avais dit que ce ne serait pas long...

- Ah, c'est vrai que je ne vous ai pas demandé pourquoi vous étiez venu me voir... Tu voulais... burp, pardon, me demander quelque chose, Lïune ?

- Non, heu, enfin... si. C'est que... Non. Je... Ah, balbutia la jeune fille, rouge de gêne. 

- Allons, ce n'est pas grave Lïune, je ne vais pas me fâcher. Demande-moi ce que tu veux. 

- C'est vraiment dommage, je ne sais plus. Oui, voila, j'ai oublié ! Et il commence à se faire tard, nous devions aider maman, avec... le poisson. 

- Mais maman a pas parlé de ça, et t'avais dit qu'on allait voir Marc pour qu'il nous prête un bateau pour aller voir les baleines au nid de riques...

- Mais tais-toi petit benêt, c'est les baleines oniriques d'abord...

- NON !

Marc s'était brusquement levé de sa chaise, la faisant tomber à la renverse. Les enfants le dévisageaient maintenant en silence, une expression de peur dessinée sur leur visage. Lïune voulu prendre la parole, mais le jeune homme la devança.

- Il est hors de question que vous alliez les voir ! Vous m'avez bien compris ? Vous ne devez jamais, Burp, je dis bien jamais, aller voir ces créatures. Vous n'en reviendrez pas, et je ne vous prêterai pas mon bateau, quoi que vous me disiez. Et maintenant, sortez ! JE NE VEUX PLUS VOUS VOIR !

Terrorisés, ils détalèrent, sans un regard en arrière. Ils coururent à toute allure, remontant les rues blanches et pavées de la ville menant à leur domicile, sans s'arrêter et continuèrent quelque peu sur leur lancée, avant de bifurquer et de descendre vers la plage du croissant du chien, où ils marquèrent un arrêt. Là, Lïune observa en silence son frère qui tentait de retenir des sanglots, avant de céder. Elle le prit tendrement dans ses bras et ils allèrent s'installer sur un vieux banc en pierre, faisant face à l'ouverture de la crique renfermant le port et la plage. Ils restèrent de longues minutes, l'un contre l'autre, Lïune caressant lentement la tête de son frère, Aêl le visage enfoui au creux des bras de sa sœur. Un fois calmé, il se redressa et se moucha dans sa manche, sans que sa sœur ne le réprimande. Ils regardèrent ainsi la mer, en silence, un long moment. Le silence ne fut cependant pas de longue durée, Aêl et sa sœur étant bien connus en ville, et les habitants passant devant eux les saluèrent amicalement ou s'arrêtèrent un instant pour discuter. 

L'ennui s'invita aux trois quarts du jour et Aêl choisit de se coucher sur le dos et d'observer les mouettes qui volaient au-dessus de sa tête. Le ciel était bleu et seulement parsemé de lents nuages blancs et fins, annonçant que la pluie ne serait pas de la partie ce jour. Bercés par le bruit des vagues et la quiétude ambiante, tous deux s'endormirent sur le banc, réveillés par leur mère passant dans la rue et les appelant. 

- Ben alors, que faites-vous là endormis ? Vous êtes fatigués de votre journée ? Aller, venez avec moi, j'ai du travail pour vous. 

Ni Aêl ni sa sœur ne protestèrent, encore trop secoués par ce qu'ils venaient de vivre et sous l'emprise du sommeil. Le jeune garçon récupéra automatiquement un des sacs que lui tendit sa mère, ce que Lïune fit aussi en le voyant faire. Leur mère fut bien contente de pouvoir ainsi se décharger un peu et mena le petit groupe vers la maison familiale. Aêl et sa sœur l'aidèrent ensuite à ranger ses achats, consistant principalement en nourriture, que ce soit du poisson, des féculents, un peu de céréales, quelques fruits et légumes et de quoi entretenir le foyer. 

Aêl offrit son aide pour préparer les poissons et les conserver, pendant que sa sœur préféra s'isoler et relire un peu ses notes sur les bateaux et leur construction, leur réparation, les différents types existant. La fin d'après-mijour passa bien vite pour Aêl alors qu'il avait à préparer le fumoir pour l'aiglefin, le cabillaud et le saumon. Sa mère lui montra comment les vider et le laissa désarêter certains des filets qu'elle avait levés. C'est donc tout naturellement que vint l'heure du repas, au cours duquel ils mangèrent le plat préféré d'Aêl, pour le féliciter d'avoir aidé sa mère : cabillaud au beurre blanc et salicornes[1], et en dessert, glace pilée accompagnée de framboises et d'un coulis de fruits rouges maison. Après avoir fini son repas, le jeune garçon s'occupa de la vaisselle avant de se retirer pour aller dormir, laissant sa sœur et sa mère seules et libres pour discuter.

- Il s'est passé quelque chose aujourd'hui ? Vous êtes bien calmes alors que vous débordiez d'énergie ce mijour...

- Rien de spécial, mentit la jeune fille. On est retourné à la béante verte et on a joué. Il devait juste être fatigué.

- Si tu le dis... répondit sa mère, peu convaincue. Au fait, tu pourras encore veiller sur lui demain ? Ton père et son groupe ne sont pas encore rentrés de la pêche et on doit aider à la criée avec les filles, ça ne te dérange pas ? 

- Non, ne t'en fait pas. Tu sais quand il sera de retour ? 

- Je n'en ai aucune idée, lui répondit sa mère dans un soupir. Son tour de pêche devait se finir il y a une semaine, mais il n'est toujours pas là. Ce n'est pas la première fois qu'il ne revient pas à la date prévue. Il est déjà revenu deux mois plus tard ! Heureusement qu'ils avaient des poissons à manger, sinon nous ne les aurions plus revus ! Plaisanta-t-elle faussement. Je suis inquiète, poursuivi-t-elle après une pause. Le "bon côté des choses", ce que nous n'avons aucune annonce de naufrage, c'est donc que tout va bien et qu'ils nous rejoindront, tôt ou tard. Aller, va dormir maintenant. Je me lève tôt demain, vous devrez vous débrouiller pour le repas. Bonne nuit Lïune...

- Bonne nuit maman...

*****

Après un bon petit-déjeuner composé de céréales et de produits laitiers1, le frère et la sœur se retrouvèrent devant la porte d'entrée prêts à affronter la journée, mais sans savoir où aller. 

- T'es sûre que maman ne t'a pas dit quoi faire ? 

- Oui j'en suis sûre, répondit Lïune avec une légère impatience. En plus d'habitude tu n'as pas besoin d'elle pour savoir quoi faire. 

- Ben oui j'aime bien aller à la béante verte, mais toi tu veux pas... poursuivi Aêl, plein de reproches. 

- On fait ça tous les jours, on peut essayer autre chose des fois ?

- Non ! Répondit sèchement Aêl en sortant dans la rue. Je vais à la béante verte ! 

- Attends! Je ne voulais pas être méchante, c'est juste que maman m'a demandée de m'occuper de toi... répondit Lïune en suivant son frère, après avoir évité de peu une charrette. 

Aêl ne répondit pas, préférant avancer d'un pas rapide et décidé. Malheureusement pour lui, sa taille joua contre lui et sa sœur, plus grande, le rattrapa sans grandes difficultés.

- Tu sais combien tu peux être embêtant quand tu t'y mets Aêl ? Pourquoi tu ne m'écoutes pas ?

- Parce que tu n'es pas maman ! Cria-t-il. T'es tout le temps à me dire ce que je dois faire ou ne pas faire...

- Quoi ?! Mais ce n'est pas vrai, je ne fais pas que ça, répondit Lïune vexée par la pique. Bref, choisit-elle d'éluder, on pourrait aller à la crique du croissant de chien, comme hier ? On y était bien et on prendrait le soleil...

- Non ! Je veux pas ! On s'y ennuie et en plus, y'a plein de mouettes qui nous chient dessus...

- On ne dit pas ça enfin Aêl ! 

- Je le dis si je veux d'abord. Chient, chient, chient !

- Arrête-ça enfin !

- Chient! Chient !

Le jeune garçon continua à scander le mot "chient", tout en mimant caricaturalement une marche militaire, sous les injonctions répétées de Lïune. Dans la rue, le spectacle commençait à attirer les regards amusés des passants et à tirer le teint de Lïune vers le rouge écarlate. 

- Allons bon, qu'avons-nous là, clama une voix amusée et familière dans leur dos. 

La mine enjouée de Marc les salua alors qui se retournaient vers lui.

- Bonjour Marc, l'accueillit poliment la jeune fille, leur dernière rencontre encore en tête. En promenade ? 

- Eh bien, j'étais parti voir une vieille connaissance qui me devait un coup de main, mais qui forcément, s'est désistée lorsque je lui ai demandé de l'aide. Ça me fait penser, vu que vous aviez l'air de vous ennuyer avant que je n'arrive, ça vous dirait de m'accompagner vers le port blanc ? J'y ai laissé quelque chose qui devrait vous plaire...

- Un bateau ? Répondit Aêl, tout enthousiaste.

- Ahahah, vous verrez ! Allez, suivez-moi.

Tout trois prirent alors la route vers le-dit port blanc en longeant des rues elles aussi blanches. La ville possédait plusieurs ports, sept en tout. Quatre ne servaient qu’au commerce et à la pêche, en laissant trois faire office de port de plaisance. À la connaissance de Lïune et d'Aêl, le port blanc et le port du croissant de chien étaient parmi ces ports de plaisance. C'est d'ailleurs dans la cale sèche du port blanc que Marc les mena, fier de lui.

- Et voilà, clama-t-il fièrement en laissant traîner son "et".

- Voilà ton bateau cassé ? Demanda innocemment Aêl.

- Non, il est pas... cassé, il est juste... usé par le temps... répondit Marc, la fierté amochée.

Il est vrai que le bateau de Marc n'avait pas fière allure. C'était un doris en bois, dont les traces de peintures laissaient voir qu'il avait été vert sous la ligne de flottaison, rouge vif au-dessus et noir sur le bord. Les dames de nage2 avaient été arrachées il y a longtemps et une des rames était justement manquante. La restante était pareille au bord du bateau et avait l'aspect du bois flotté. Le mat, brisé, reposait en partie dans le fond du doris, baignant dans une flaque d'eau croupie et aucun bout n'était visible. 

- Sans vouloir être méchante Marc, il vraiment très usé ton bateau. 

- Je vous l'accorde, répondit l'intéressé après une pause à se gratter l'arrière du crâne. C'est vrai, poursuivit-il plein d'entrain avant de rebaisser la voix, il est en mauvais état, mais si on s'y met tous les trois, on a moyen de le retaper et de l'utiliser pour sortir en mer, sans aller trop loin. 

- Je pourrai ramer ?! Demanda Aêl, tout excité. 

- L'idée est intéressante Marc, mais il y a vraiment beaucoup de travail, et je ne pense pas que nous pourrons le réparer.

- Je suis sûr qu'il n'y a pas tant que ça de chose à refaire...

- C'est un Doris en bois, avec bordage en clin... ça signifie que les planches sont montées un peu comme des ardoises sur un toit, comme ceci, compléta Lïune en mimant la mise en place des planches, en voyant la mine déconfite de Marc. Elles se superposent à leur base. Certaines sont sérieusement fissurées ou estropiées et il y a des morceaux en moins, par là. Et je ne vois pas la partie du bateau qui repose au sol, mais même si elle est intacte, je ne sais pas quels effets peut avoir de l'eau croupie dessus. Le mat est à changer, mais peut-être qu'avec un peu d'huile de coude, il y a moyen de faire quelque chose pour récupérer l'existant. Il faudra aussi trouver une voile, je n'en vois pas ici. Idem pour les bouts, ils ne sont pas visibles. Une des rames est là, il faudrait en faire refaire une, et il n'y a plus de dames de nage... Les espèces d'anses où on pose les rames. Il faudra changer les assises, tout poncer, repeindre... 

N'entendant plus personne parler, elle se retourna pour voir qu'Aêl et Marc la dévisageaient, impressionnés, en silence. 

- Woah, lâcha finalement Aêl. J'ai pas compris, mais t'es trop forte Lïune.

- Je suis ébaubis Lïune, comment ça se fait que tu sais3 tout ça ? 

- Eh bien, répondit elle, gênée, je m'intéresse aux bateaux, et j'aimerai bien en construire plus tard, les voir voguant sur les flots... Je les étudie dès que je peux et j'ai des cahiers remplis de note, à la maison.

- C'est donc ça les cahiers que j'ai pas le droit de toucher !

L'après-mijour suivant la découverte du bateau, ou ce qu'il en restait, Lïune le passa avec Marc à lister ce qui serait utile à la réparation. Aêl, lui, parcouru la béante verte, où il put observer à loisir un groupe de mouettes cherchant où nicher, quelques scarabées grouillant au milieu des dents rocheuses et trois spécimens de ses oiseaux favoris : les huppes fasciés, un animal qu'il trouvait amusant à regarder avec ses jolies plumes. Il prit alors la décision qu'il aimerait bien avoir des cahiers lui aussi et dessiner les oiseaux ou les insectes qu'il croisait. Il le demandera le soir même à sa mère, sûr de lui. 

Tout content, il reprit le chemin de la maison, qu’il trouva fermée. Comprenant que Lïune n’était pas rentrée, il décida de descendre la rejoindre. Il la trouva avec Marc en grande discussion sur l'utilité de rajouter des dames de nage. 

- C'est comme ça qu'il a été fait Marc, il faut en remettre.

- Je ne suis pas d'accord. Si on fait une sorte de petit renfoncement sur le dessus du bastingage, pour y poser les rames...

- Le problème c'est que si la mer est agitée, les rames vont tout de suite quitter leur renfoncement, alors que pour ...

- Heu... Lïune, il commence à se faire tard et je veux rentrer. On peut y aller ? 

- Non Aêl, répondit-elle sèchement, je discute. Va m'attendre, je n'en ai pas pour longtemps.

- Je crois qu'on va s'arrêter ici, trancha Marc calmement. Aller, rentrez bien, bonne soirée les enfants.

- Quoi?! Mais... non, attends Marc, on n'a pas fini, protesta la jeune fille, ne comprenant pas ce qu'il se passait. Tout est encore de ta faute, Aêl, cracha-t-elle. Aller vient, on rentre, c'est ce que tu veux, non ? Poursuivit-elle sur un ton acerbe en se levant.

Sans se retourner vers son frère, elle prit le chemin de la maison. Sonné par la méchanceté de sa sœur, Aêl resta seul à pleurer dans la cale, sans comprendre ce qu'il avait bien pu faire de mal. 

 

*****

 

Le lendemain, lorsque Lïune se leva, elle constata que son frère et sa mère avaient déjà quitté la maison. Elle prit tranquillement son petit-déjeuner, nullement gênée d’avoir la maison pour elle, avant de se laver, s'habiller et de rejoindreMarc pour qu'ils puissent descendre à la cale ensemble. Le temps était clair et doux et la journée s'annonçait particulièrement agréable. De nombreux artisans et marins s'activaient dans la cale, transportant du matériel pour réparer et entretenir les bateaux, préparant leur sortie en mer, ou regagnant simplement les entrepôts s'entassant le long du port. 

- Bon, je pense qu'on avait fait le tour hier de tout ce qu'il nous manque, commença Marc. Le plus simple sera de récupérer le matériel utile aux réparations, on s'organisera après pour savoir qui fait quoi. 

- ça me va, reste juste à voir où on stockera tout ceci le soir, avança Lïune, j'ai pas l'impression qu'on peut4 laisser tout sur place. 

- On aura qu'à tout ranger chez moi, ça ne risquera rien là-bas. Je vais te laisser t'occuper des bouts, la voile, quelques outils et deux ou trois autres bricoles que je t'ai noté sur cette liste, de mon côté, je vais aller chercher tout le bois dont nous aurons besoin et quelques éléments un peu plus lourds. Tiens, voici de quoi régler tes achats. Les gens du port sont sympas, mais pas philanthropes. Aller, à tout de suite. 

Tous deux se séparèrent et partirent chiner ce dont ils avaient besoin. Lïune trouva tous les éléments de la liste donnée par Marc assez vite dans les quelques boutiques de pêche qu'elle visita. Elle tomba d'ailleurs amoureuse de la boutique La blanche cétacé qui vendait aussi une multitude de livres sur les bateaux et leur construction, particulièrement bien présentés et agrémentés de superbes croquis. Au prix d'un effort qu'elle jugea surhumain, elle quitta la boutique sans céder et regagna l'embarcation en mal de réparations où Marc l'attendait avec le repas.


- Alors, la pêche fut bonne ? Demanda-t-il avec un sourire en tendant une petite boîte fumante à Lïune, après qu'elle se soit assise sur un banc en pierres.

- Tiens, il y a tout ce que tu as demandé. C'était facile à trouver, ils vendaient tout ça dans les boutiques de pêche du port. Et toi ? Mis à part notre repas, je ne vois rien...

- Deux minutes... Je ne pouvais pas ramener tout ça comme ça... Un ami à moi en ramènera une partie plus tard. 

- Ok, répondit Lïune sceptique. Au fait merci, mais c'est quoi ? Demanda la jeune fille en pointant la petite boîte.

- Oh, c'est de la bouillabaisse, une sorte de soupe avec tout un tas de truc super bons dedans...

- Je sais, le coupa Lïune, maman nous en fait parfois. Merci d'en avoir pris, je sens qu'on va avoir du boulot et on a besoin de forces ! Mais, c'est marrant cette façon de présenter le plat...

- De rien ! Bon appétit !

Ils mangèrent de bon cœur au son des marins passant dans le port, des mouettes chantant à la recherche de nourriture, des vagues venant grignoter le port et des bruits de sussions sur leur cuillère. Selon elle, la bouillabaisse était très bonne, sans aller jusqu’à la trouver meilleure que celle de sa mère. Les plats faits par nos parents ont souvent ce petit truc en plus les rendant meilleurs. C’était la première fois que Lïune mangeait dans une « barquette ». Selon Marc, le vendeur disait que la "nourriture à emporter" était la façon de manger de demain, et tant qu'il le peut, il fera des barquettes pour ceux qui ont besoin d'un bon repas chaud à manger sur le pouce. Pour Lïune, ce concept ne fonctionnerait jamais, bien que l'idée soit astucieuse. 

- Bon, on commence par quoi ? Demanda-t-elle avec énergie après le repas. 

- Hmm, je pense qu'on peut attaquer en enlevant tout ce qui est cassé. Les planches, là, dit-il en en désignant certaines d'un doigt pointé, peuvent-être enlevées sans risques, il suffit de tirer un peu dessus et elles doivent venir toutes seules. 

- Tu es sûr de toi ? l'interrogea Lïune d'une petite voix.

- Oui, j'ai déjà fait ça... Passe-moi le pied-de-faon qui est dans ton sac, c'est l'espèce de barre en fer avec des pics au bout...

D'un pas décidé, il s'approcha de l'embarcation et commença à retirer les planches dont il parlait plus tôt, ignorant les protestations de sa partenaire de chantier. Cette dernière dût reconnaître qu'il savait s'y prendre en le voyant faire. Elle décida de porter son attention sur des réparations qu'elle pouvait gérer, comme la préparation du nouveau gouvernail. Marc lui avait expliqué qu'il était monnaie courante chez les artisans de ne pas utiliser un bon vernis ou une bonne peinture pour forcer les clients à revenir, il lui avait donc aussi demandé de poncer tout ce qu'ils avaient acheté pour les retirer et appliquer une couche de leurs produits. Une fois son œuvre complète, il la rejoignit. 

- Et donc, le bateau, comment ça se fait que tu l'aies ? risqua Lïune d'une voix qu'elle voulait assurée, mais qui tremblotait faiblement de peur. 

Elle déglutit difficilement, se demandant ce qui lui avait traversé l'esprit pour poser la question comme ça, de but en blanc. En travaillant, elle avait réfléchi à cette question qui la tarabiscotait. Elle l'avait retournée dans tous les sens et elle n'y voyait pas de réponse plus logique l'une que l'autre, il ne lui restait donc qu'une option : lui demander directement. Oui, mais comment ? Ceci lui avait aussi demandé un moment de réflexion, ne sachant quelle option choisir. Devait-elle être directe, ou essayer d'amener le sujet ? Et alors qu'elle pensait avoir trouvé comment aborder le sujet sans être trop franche, sa langue avait pris les devants. 

- Heu et bien, si tu veux tout savoir, il appartenait... Commença Marc, surpris par la question de la jeune fille, avant d'être coupé.

- Eh, mais ça s'rait pas ce p'tit canaillou de Marc par hasard ? Demanda un homme, visiblement alcoolisé en s'approchant d'un pas faussement assuré. 

- Shilius, que fais-tu là ? Je croyais que tu étais monté sur un navire de pêche. 

Lïune sentait un brin de panique dans la voix de Marc, mais ne dit rien et se contenta d'observer. 

- Tu rigoles ou quoi ? Avec la murge qu'on s'était pris, ahaha, ils m'ont pas laissé monter à bord, et je crois bien que je ne mettrai plus jamais un pied sur un de leurs bateaux. 

- ça te dérange si on parle un peu plus tard de ça ? Je suis occupé, tenta Marc, gêné.

- Naaaan, j'ai mis un temps fou pour te trouver mon pépère, alors je vais te dire... 

Il n'eut pas le temps de finir, ayant glissé sur un rebord au niveau du sol et s'étant étalé de tout son long juste derrière Lïune, la faisant sursauter de surprise.

- Tu n'es vraiment pas en état de discuter, Shilius, trancha Marc avec une pointe de colère dans la voix. C'est un exploit que tu sois parvenu jusqu'ici...

- Tu sais aussi bien que moi que j'ai déjà été plus chargé que ça, ricana-t-il en se relevant péniblement.

Dans son élan, il tituba, se rattrapa maladroitement à la coque d'un bateau et s'asseya sur le banc sur lequel s'étaient installés Marc et Lïune pour manger. 

- Je crois que je vais vous laisser, bégaya Lïune en commençant à s'éloigner.

- Non Lïune, Shilius allait partir, pas vrai ?

- Quoi, mais pas du tout. J'ai à te parler, que cette mioche soit là où non. 

Lïune n'en entendit pas plus. Elle était partie sans demander son reste, et elle trouvait que c'était mieux ainsi. L'après-mijour venait de commencer, ce qui lui laisserai du temps pour voir ce que son frère était parti faire avec sa mère. Elle remonta vers chez elle en imaginant tout un tas de possibilités, comme celle d'un caprice pour que sa mère lui achète des choses, ou alors une envie subite de faire une école de cirque. Peut-être sa mère avait-elle enfin compris qu'il n'écoutait pas et qu'il fallait le recadrer un peu ? Cette idée lui plaisait et était vraisemblable. Il passait son temps à geindre et n'écoutait rien de ce qu'elle lui disait. C'est sur cette pensée qu'elle arriva chez elle, pour découvrir la maison vide, aussi choisit-elle de poursuivre son aventure vers la béante verte. 

Comme à l'accoutumée, l'endroit était désert. Un banc de barges rousses tourna la tête vers elle lorsqu'elle commença à avancer sur la salicorne crissant sous ses pieds et s'envola estimant qu'elle était trop proche. Ses pas la menèrent au bord de la bande d'herbe, lui offrant le spectacle de la mer, d'un vert émeraude profond chargé du gris calcaire de la roche de ses côtes. Elle soupira et resta un moment à regarder cette étendue calmement agitée, se demandant comment des hommes et des femmes pouvaient s'y aventurer dans des coques de noix. Désireuse de voir les baleines oniriques, elle tourna la tête vers la falaise où elles étaient souvent aperçues, sans les voir. Elle s'assit et observa tranquillement le paysage en silence, profitant de l'instant. 

Après ce moment de calme, elle regagna la maison, accompagnée par la pénombre. A sa surprise, son frère et sa mère n'étaient pas encore rentrés, aussi choisit-elle de préparer le repas après s'être lavée les mains et avoir rangé ses affaires. Ce n'est que plus tard, alors que la nuit était tombée et qu'elle s'était lavée et changée pour la nuit qu'ils rentrèrent. 

- C'est la dernière fois avant un looooong moment que je prends cette foutue calèche pour la grande ville d'Altofjur... grogna sa mère en rentrant. Et toi, interdiction de répéter mon juron... menaça-t-elle

- Fou... Commençait Aêl, avant de s'arrêter sous la menace du regard de sa mère. Oh, tiens Lïune, j'ai fait ça. C'est pour toi ! Dit le petit garçon, tout content.

Il lui tendit une feuille, sur laquelle elle pouvait voir des dessins. La plupart de ce qui était dessiné ressemblait surtout à des gribouillages, ce qui est normal venant d'un enfant de six ans. Elle y voyait ce qui ressemblait à des oiseaux et visiblement une personne avec écrit maladroitement MeЯci

- Heu, merci Aêl, c'est joli...

- Ah tu trouves ? Demanda l'intéressé surpris. Je trouve qu'il est raté, surtout toi. Mais je suis content s'il te plait. C'est pour m'excuser de pas avoir été là aujourd'hui.

- C'est gentil, merci Aêl. 

- Aller, maintenant va te laver les mains, et on va manger un morceau avant d'aller au lit ; tu te laveras demain matin. 

- Comme ça vous êtes allés à Altofjur ? C'était bien ? Vous y avez fait quoi ? 

- Nous avons fait quelques emplettes, vu que ton frère s'est pris d'une nouvelle lubie. Il veut dessiner les animaux et tenir un carnet sur ceux qu'il voit. Je suis donc passée lui acheter des cahiers, des crayons et un livre sur les oiseaux. Nous en avons aussi profité pour voir un peu la famille et nous voilà. Et toi ta journée, ça s'est bien passé ?

- C'est bien tout ça, mais je suis sûre qu'il arrêtera dans moins d'une semaine... 

- Sois pas méchante avec lui, il s'intéresse vraiment aux animaux, surtout les oiseaux. A peine il a eu le livre qu'il l'a feuilleté et commencé à critiquer le livre pour dire que tel ou tel point était erroné. Je ne sais pas si c'est vraiment le cas, mais il en était convaincu.

Sa mère se retourna pour se servir de quoi manger et préparer l'assiette de son fils. Lïune se leva pour aller faire sa vaisselle, pensant la conversation finie.

- Tu sais, c'est la même chose avec toi : tu adores les bateaux et tu souhaites en construire. Tu as tes raisons pour les aimer, qu'ils soient ridiculement petits comme des optimistes ou massifs et imposant de fierté comme les galions ou les trois mats. Et je suis tout à fait sûre que tu es optimiste et rêveuse et que tu t'imagines déjà, observant ceux que tu auras dessinés, navigant au large. Quoi ? demanda sa mère à Lïune devant sa moue de désaccord. Je l'ai trouvée pas mal celle-ci5... Bref, éluda-t-elle en se retournant vers sa fille, les mains pleines des assiettes prêtes, je te demande de ne pas le décourager avec sa nouvelle occupation, d'accord ? Il ne faut pas se moquer de la passion des gens. Regarde, j'adore les boutons. Et je m'en porte très bien. Sais-tu ce qui peut se passer si tu lui fais comprendre que c'est inutile et ridicule ? Il perdra goût à la vie, répondit-elle sans attendre la réponse de sa fille. Il ne faut pas arracher la passion des gens, sinon, que leurs reste-t-il ? Ceux qui leurs sont chers ? L'argent ? La connaissance ? Pour moi, si quelqu'un perd sa passion, il meure et ne fait plus que survivre. Et si tu me dis qu'il est jeune et qu'il a le temps d'en trouver une autre, je te répondrai que tu es bien cruelle de le penser. Ça ne te donne pas le droit de le faire. 

- Je ne comptais pas le décourager maman...

- Non ? Il m'a parlé tu sais. Je sais qu'il a pleuré ; tu l'as blessé. Sois gentille avec lui, il n'a que six ans. Je ne détruirai pas ta passion, mais je te ferai comprendre qu'il ne faut pas jouer à la cheffe comme ça. Je comprends, tu es sa grande sœur, mais sois gentille avec lui. Tu seras privée de sortie, je te dirai quand. Maintenant vas te coucher, conclut-elle d'une voix douce. 

Avec amertume mais comprenant la punition, c'est après un "bonne nuit" qu'elle alla se coucher, la tête débordant des mots de sa mère. Elle n'entendit pas son frère la rejoindre dans la chambre qu'ils partageaient, s'étant endormie dès qu'elle s'allongea.

Le lendemain, sa mère était déjà partie lorsqu'elle se leva. Aêl la rejoignit alors qu'elle avait fini de déjeuner et allait lire un peu à l'extérieur, ce qu'elle fit le temps qu'il se prépare tranquillement. Il la retrouva dehors moins d'une heure après, lorsqu'elle terminait un passage sur les voiles. 

- On fait quoi aujourd'hui ? demanda Aêl, son cahier de notes à la main. J'aimerai bien aller à la béante verte...

- ça te dérange si on va voir au port, si Marc est là ? demanda Lïune un peu mielleuse. On pourra continuer un peu sur le bateau, et si tu le veux, tu pourras prendre un temps pour prendre des notes des oiseaux ou des bêtes que tu verras.

- D'accord, répondit Aêl d'une petite voix, avant de poursuivre, mais tu crois que c'est toujours une bonne idée d'aller voir les baleines elfiques ? Marc avait l'air très très en colère quand tu lui en as parlé.

- Ce n'est pas pour ça que je veux faire ce bateau, répondit sèchement Lïune avant de reprendre plus doucement, j'aimerai juste qu'on ai un bateau pour faire un tour en mer, ça serait chouette, non ? 

- Oui c'est vrai, répondit Aêl, convaincu. D'accord, mais cet après-midi, j'irai sur la béante verte.

Sans répondre, Lïune prit le chemin allant vers le port blanc où le bateau et, elle l'espérait, Marc les attendaient. Malheureusement pour elle, ce n'était pas le cas, aussi décida-t-elle d'attendre qu'il arrive. Aêl commença à lui poser des questions sur le bateau, qui avait drôlement changé depuis la dernière fois qu'il l'avait vu, mais elle se contenta de répondre évasivement ou par de petits grognements. Plus d'une heure passa, temps pendant lequel la patience de la jeune fille fut mise à rude épreuve par les interrogations incessantes et insistantes de son frère. Elle ne comprenait pas comment il pouvait avoir autant de questions à poser et comment faisait-il pour ne pas voir qu'elle ne voulait pas lui répondre. Au final, elle fut obligée de capituler et d'annoncer leur départ vers la béante verte, déclenchant des sauts de joie de son frère. Il était excité comme une puce à l'idée d'y aller, si bien qu'il ne tint plus en place à la sortie de la ville et couru droit vers la béante verte, où il disparut. 

En arrivant, Lïune s'arrêta un instant, pour respirer l'air iodé de la mer qui venait fouetter la bande d'herbe, de roche et de salicorne. La voir baignée du soleil matinal, tout en étant balayée par le vent fit monter en elle une série de souvenirs qui lui donnèrent le sourire, reléguant le bateau au second plan. Soudainement heureuse, elle suivit son frère qui l'appelait pour observer un banc d'oiseaux et passa la journée en sa compagnie. Le soir, contente et fatiguée, elle rentra avec Aêl et passa la soirée à relire ses quelques notes, avant de sombrer dans le sommeil.

Les jours qui suivirent se ressemblèrent et se succédèrent dans une douce et joyeuse monotonie. Après s'être levés, avoir pris un bon petit déjeuner et s'être débarbouillés, Aêl et Lïune se rendaient au port blanc, sur les demandes de moins en moins insistantes de Lïune, s'assurer de l'absence de Marc. Une fois cela fait, tout deux partaient s'occuper en ville ou ses alentours. 

Le temps passe si vite lorsqu'on le laisse vaquer à ses occupations, sans le courser en permanence. Pourtant, à certaines occasions, il semble vouloir pimenter un peu les choses. 

Un matin, alors qu'ils se rendaient à la béante verte.

- Tu as déjà faim Aêl ? Mais on vient de manger ! 

- Hein ? Mais j'ai rien dit...

- Non, c'est ton ventre qui l'a dit, il a gargouillé.

- Il a pas gargouillé. Et j'ai bien mangé ce matin !

Dans la rue, le long d'un bâtiment aux allures de maison, des déchets dégringolèrent d'un monticule d'ordures, révélant ce qui s'y dissimulait. C'était un jeune homme, qui grogna en passant sa main sur son visage. 

- Pololololoooo... Hey, Shilius, tu m'entends ? Oh, quelle soirée ! Quand tu veux on recommence. Oulah, ma tête... Qui a mis un pic-vert dedans ?

Marc essaya de se lever, mais ne parvint qu'à faire s'effondrer le tas d'ordures et roula au sol. Il tenta de nouveau de se lever, mais ne réussit qu'à vomir.

- Lïune, t'as vu ? C'est Marc qui joue dans les poubelles ! Je peux jouer avec lui ?

- Non Aêl, et pourquoi tu me demandes ça ? On ne joue pas dans les poubelles ! le sermonna Lïune en lui portant un regard plein de reproches. 

- Pour rien du tout, répondit faussement Aêl.

- Oh, les mômes ? Qu'est que vous faites là ? Vous êtes invités aussi ? 

- Viens Aêl, on y va, le pressa-t-elle en chuchotant tout en évitant de regarder Marc.

- Hein ? Pourquoi on l'aide pas ? Il a l'air malade, dit Aêl alors que sa sœur lui tirait sur le bras. 

- Lïune, y'avait longtemps qu'on s'était pas tenu la main.

Elle ne répondit pas et poursuivit sa route, en serrant la main de son frère, un peu secouée par ce qu'elle venait de voir.

*****

- Mais je te promets que je l'ai vu fini le bateau. Il était tout fini ! 

Depuis leur dernière rencontre avec Marc nageant dans son élément, plus d'un mois s'était écoulé. Un mois à parcourir les endroits qu'ils aimaient tant, où ils pouvaient se défouler et s'amuser comme ils le voulaient. Ils passaient de la béante verte aux plages de sable gris et l'eau calcaire, aux rues pavées de blanc, aux murs rassurant de leur maison. Partout ils riaient, s'amusaient, râlaient, grognaient... Marc et son bateau étaient très loin de leurs occupations si bien qu'ils ne passèrent plus au port blanc pour l'attendre inutilement.

Aêl dessinait et prenait des notes sur les différents animaux qu'il croisait, qu'ils nagent, volent, marchent, creusent... il notait tout. Sa mère dû insister à plusieurs reprises pour qu'il aille voir son vieux professeur, monsieur Fayolles, sinon il aurait raté ses cours. Il eut même de bonnes excuses, selon lui, pour ne pas y aller, comme le fait que son professeur puait le Bulotulle6 à quatre pattes, ou encore parce que certains des enfants avec qui il avait cours, lui lançaient dessus des boules de terre. Cela ne fonctionnait évidement jamais et il finissait toujours en cours. Lïune allait elle aussi en cours, avec dame Rosso, qui en plus de lui enseigner les matières classiques que sont les langues, les mathématiques, l'histoire, la géographie et la morale, lui enseignait tout ce qu'elle savait sur les navires et leur construction. Ce n'était vraiment que ces cours qui l'intéressaient, mais elle le cachait pour ne pas s'attirer les foudres de se mère et de dame Rosso, de peur de ne plus pouvoir les suivre. De plus, avec le recul, elle se dit qu'ils n'étaient pas si inutiles, et étaient riches d'enseignement pour son quotidien. 

C'était alors qu'ils partaient tous deux rejoindre leur enseignant respectif, que son frère lui avait rapporté les mots de Marc. Selon Aêl, qui devait faire face aux questions de plus en plus nombreuses de sa sœur, il l'avait vu la veille, sortant de chez la vieille Manon, en ayant du mal à marcher. Il l'avait appelé lorsqu'il l'avait aperçu, mais Marc semblait ne pas être très réceptif à son environnement. Ce n'est que quelques mètres plus loin, lorsque Marc avait manqué de renverser le jeune garçon, qu'il l'avait vu et lui avait annoncé la fin des travaux. Aêl avait alors pensé que Marc laissait tomber le projet, vu comment il le lui avait dit. Aêl trouvait que les adultes avaient une drôle de façon de parler, surtout lorsqu'ils avaient une haleine qui sentait l'alcool, comme Marc à ce moment-là. Il semblait content de voir Aêl, parlant encore et encore, mais Aêl n'était plus attentif à son interlocuteur, trop absorbé par une famille de ratenors7 qui passait en courant dans un caniveau sur le côté opposé de la rue. Marc avait retrouvé l'attention de son vis-à-vis en lui secouant l'épaule d'une main mal assurée, main qu'il voulait amicale. Tout ce qu'Aêl avait entendu à ce moment, c'était qu'il pourrait venir le voir dès demain, ne comprenant pas pourquoi il pourrait venir voir un bateau cassé qui ne serait pas réparé, mais préférait dire oui, ne voulant pas blesser Marc. Peu après, Marc l'avait laissé pour redescendre en titubant vers le centre de la ville, en insistant de nouveau pour qu’il vienne voir le bateau. C'est alors qu'il avait suivi la famille de ratenors qu'il avait, de fil en aiguille, trouvé le bateau, réparé.

- Il ne t'a pas dit pourquoi il l'avait fini ? insista Lïune.

- Non. Il m'a juste dit de venir le voir, poursuivit Aêl devant le regard pressant de sa sœur. 

- Bon, c'est pas grave, merci de m'avoir prévenue. Aller, va en cours maintenant, je vais aller voir le bateau toute seule. 

- Tu veux pas qu'on y aille ensemble ? Demanda la petite voix de son frère, qui s'était arrêté derrière elle.

- Si bien sûr, mais tu seras en retard si tu y vas, et je ne veux pas que tu le sois. C'est important d'y aller. Moi c'est sur mon chemin, je peux faire un détour. 

- D'accord, répondit Aêl en tournant le dos à sa sœur pour qu'elle ne voit pas sa déception. Il attendit quelques secondes qu'elle vienne le rassurer ou s'excuser, mais n'entendit que le bruit de ses pas s'éloignant.

Lïune n'en croyait pas ses oreilles et ses yeux voulaient en avoir le cœur net. Sans qu'elle ne s'en rende compte, elle accéléra dans la rue en pente pour finalement courir et tomber en coinçant son pied entre deux gros pavés près du port blanc. Elle effectua un beau vol plané avant de retomber lourdement au sol. Alors qu'elle se retournait pour observer son genou écorché, une main amicale et calleuse se posa sur son épaule.

- Eh ben Lïune, qu'est ce qu'il t'arrive ? ça va ? Oh, tu saignes, viens avec moi, on va nettoyer tout ça.

Doucement, il l'aida à se relever et l'emmena vers un petit entrepôt où il stockait ses outils et matières premières. Après lui avoir indiqué un sceau sur lequel elle pouvait s'asseoir, il alla chercher une petite boite en métal d'où il sorti de quoi la soigner.

- Merci Marc. J'ai l'habitude de courir dans les rues de la ville, mais là j'ai pas fait attention et j'ai fait un beau roulé-boulé ! 

- Ça arrive à tout le monde. Qu'est ce qui pouvait bien t'occuper l'esprit comme ça pour te faire tomber ? Tu allais vers le port blanc ? 

Lïune fut prise au dépourvu par cette question et ne parvint qu'à bafouiller, ce qui fit rire Marc.

- Désolé Lïune, je ne voulais pas te gêner comme ça. C'est juste que j'ai croisé ton frère hier soir et je te trouve en train de courir vers le port le lendemain. C'est donc facile de comprendre que tu souhaites voir le bateau, non ?

- Eh bien, oui, c'est vrai, admit la jeune fille un peu à contre cœur. J'ai été surprise d'entendre Aêl me dire que le bateau était fini, je voulais donc le voir.

- Je comprends, lui répondit Marc après un soupir. Tu as trouvé quelque chose qui te tiens à cœur et le voir à l'arrêt à cause de moi et de mes choix t'a forcément déstabilisée et énervée. Je ne suis pas fier de moi, de l'état dans lequel je me suis mis.

- Je ne suis pas bien placée pour te réprimander tu sais. Je me suis mise à fond dans le bateau et sa réparation, ce qui m'a fait oublier mon lien avec mon frère, et je me suis mise à mal lui parler, à le rabaisser. J'en ai oublié son âge, qui fait qu'il va forcément avoir un discours d'un enfant de son âge.

- Ne te compare pas à moi Lïune. C'est bien d'avoir une passion, le fait est que parfois ça nous fait oublier ce qui nous entoure. Dans mon cas, c'est surtout que je me laisse embarquer par les mauvaises personnes, tout en étant marqué par mon passé. Tout ceci n'excuse en rien l'état dans lequel je fini à chaque fois... Si tu as un peu de temps, je peux te dire ce qu'il m'est arrivé...

- C'est assez direct et surprenant, mais si ceci peut t'aider, je veux bien t'écouter oui, lui répondit Lïune un peu décontenancée.

- Tout comme Aêl et toi, mes frères et moi-même passions notre temps à parcourir la ville, en long en large et en travers. Nous la connaissions comme notre poche, et il en allait de même pour ses alentours. Nous passions beaucoup de temps à jouer dans les dents de pierre, qu'on peut trouver au niveau de la langue verte. Et c'est justement là-bas que nous avons eu une mauvaise idée...

******

- Et donc, à partir du moment où nous l'aurons fini, nous serons libres d'aller où on veut ! s'exclama fièrement un jeune homme aux longs cheveux bruns. 

- ... Où on veut, du moment que ce n'est pas très loin des côtes, vu que ce n'est qu'un petit doris à voile, lui fit remarquer calmement un jeune homme aux cheveux blonds et courts.

- C'est bien beau de rêver, commença un troisième jeune homme en sautant d'une dent de pierre, le plus vieux des trois et ayant les cheveux noirs et courts, mais ce n'est pas avec des rêves que nous le construirons ce bateau...

- Ce doris, le coupa le blond.

- Peu importe ce que c'est, Vauquelin, ça reste un bateau, et si personne ne le construit, nos rêves d'aventure ne resterons que des rêves. Alors retroussez-vous les manches, et allons le construire ce bateau.

- Doris. J'y tiens. 

C'était une belle journée ensoleillée, d'un doux ciel bleu comme la région en connaît peu et d'une chaleur toute aussi douce. Ni trop chaud, ni trop froid, la bonne température. Les frangins venaient de passer toute la matinée à ne rien faire sur la langue verte, comme tous les jours. 

- Vauquelin, tu devais pas laisser ton bouquin à la maison ? Demanda l'aîné en remettant en place ses cheveux d'un coup de tête.

- Oh, au final je me suis dit que je pourrai le garder. Ça va faire comme à chaque fois qu'on doit faire un truc de nos mains tous les trois : On va commencer chacun de notre côté sur notre partie, l'un de vous va remarquer que j'ai des difficultés et va venir m'aider, abandonnant ce qu'il était en train de faire. Celui de vous deux qui ne m'aura pas aidé viendra se plaindre que le travail n'avance pas et Marc et toi allez encore vous battre.

- ça nous blesses ... commença Erwan

- ... que tu nous prennes pour des brutes, Erwan et moi, fini Marc. Tu devrais nous remercier qu'on se fasse ...

- ... du souci pour toi, Petit frère, compléta à son tour Erwan.

Vauquelin sourit à leur bêtise et les suivit en gardant son livre sous le bras, les mains dans les fouilles. Pendant ce temps, Erwan et Marc avançaient, bras-dessus bras-dessous en riant à pleine gorge dans les rues peu animées qui caractérisaient la ville juste avant le déjeuner. 

- C'est cette épave qui va nous faire partir à l'aventure ? Demanda Erwan en arrivant dans le port blanc.

En bas de la cale, reposant sur la vase, ou plutôt gisant, se trouvaient les deux moitiés d'un même bateau.

- Oui ben, je vous avais dit qu'il y avait des travaux à faire, non ? Leur fit remarquer Marc, un peu contrarié. Alors venez, on va sortir tout ça de la vase. 

- C'est vrai que ça serait dommage de pas pouvoir profiter de ce si beau bateau ailleurs que dans la vase, railla Erwan.

- Cesse de faire le grognon Erwan, le réprimanda gentiment Vauquelin en se retroussant les manches. On ne peut pas savoir avant d'avoir essayé.

- Aller frérot, ... Commença Marc en posant une main amicale sur l'épaule d'Erwan.

- ...aidons notre frère, compléta Erwan, las.

Marc descendit à la suite de Vauquelin et se saisi d'une moitié de bateau, son frère s'étant déjà placé en face. A trois, ils soulevèrent de concert mais seul le côté de Marc se leva. Alors, comme annoncé par Vauquelin, Erwan vint l'aider, sans lui laisser le choix, ce qui irrita Marc, qui le lui fit remarquer. Le ton monta et peu de temps après, les deux frangins ne purent s'empêcher d'en venir aux mains, sous le regard mi amusé, mi blasé de leur troisième frère. 

Peu après, Vauquelin alla s'installer sur un banc où il pouvait observer ses frères se démener avec l'épave tout en bouquinant. Au cours de l'après-mijour, il les assista à plusieurs reprises pour prendre des décisions, comme savoir s'il valait mieux ou non reprendre un bateau de zéro, savoir quelles parties garder, savoir s'il est utile ou non de frapper Marc parce qu'il n'était pas d'accord avec Erwan... A la fin de la journée, tous trois tombèrent d'accord pour dire que l'embarcation était bonne à jeter et qu'ils en achèteraient une neuve. En s'organisant, ils trouvèrent un boulot pour payer cet achat : Marc et Erwan intégrèrent un groupe de pêcheurs et Vauquelin rejoignit une criée.

Ce dernier, en dehors des nombreuses coupures qu'il se fit, dont une particulièrement vilaine qui manqua de lui faire perdre deux doigts, et des horaires pénibles, était assez content de ce travail. Il était bien payé et pouvait ramener chez lui un peu de poisson, en fonction de ce qui n'était pas vendu, la criée préférant le donner aux employés. De leur côté, Marc et Erwan étaient aussi assez satisfaits de leur nouvelle occupation. Marc n'avait jamais pris la mer et exultait à chaque fois qu'il le faisait. Il cria comme une enfant la première fois, faisant honte à Erwan qui était déjà partis en mer plusieurs fois avec ce groupe. Erwan de son côté, avait déjà prévu de devenir pêcheur, ce qui ne le dérangea pas plus que ça.

Il leur fallu tout de même travailler pendant plusieurs mois pour avoir de quoi s'acheter une embarcation qui les supporterait tous les trois. Marc était aussi excité que lors de sa première sortie en mer, le jour de l'achat. 

- Il nous faut quelque chose d'assez grand pour nous trois sans être serrés comme des sardines, et de solide. Je veux pas passer par-dessus bord au premier coup de vent ou à la première vaguelette, commenta Vauquelin lorsqu'ils discutèrent. 

- Que d'implication petit frère ! S'exclama Marc. Bien d'accord avec toi, je n'ai pas envie que notre petite virée finisse en catastrophe ! 

- Il n'y en aura pas qu'une ! Protesta Erwan. Ce bateau nous emmènera où on lui dira d'aller, et c'est pour ça qu'il faut qu'il soit à voiles, et qu'il nous permette aussi de ramer.

- En effet, remarqua Vauquelin sérieusement, il vaut mieux avoir de quoi se reposer dans le cas où nous serions trop fatigués ! 

- Non, non commença Marc...

- ... C'est juste que si on ne veut pas ramer, on sort la voile... continua Erwan

- ... Et hop ! compléta Marc.

- En gros, vous êtes juste des fainéants... soupira Vauquelin. 

Ils firent leur achat peu de temps après, avec un Marc toujours aussi excité et un Vauquelin on ne peut plus sérieux, vérifiant absolument tout, allant jusqu'à suivre le vendeur pour s'assurer qu'il ne vole pas leur argent ni ne les mène en bateau. Erwan dû même le retenir lorsqu'il voulut suivre le pauvre vendeur pendant qu'il allait aux toilettes. Comme décidé ensemble, ils optèrent pour un Doris à voile, également équipé de rames et permettant de se déplacer sûrement et simplement autour du village.

La première sortie en mer arriva promptement. Malgré les assauts incessants de Marc pour savoir quand ils allaient utiliser leur bateau, Erwan et Vauquelin réussirent à le lui cacher jusqu'au dernier moment. C'était un jour parfait pour mettre un bateau à l'eau : Le ciel était bleu, sans qu'un seul nuage ne vienne le troubler, une légère brise soufflait sur la ville et ses alentours, emmenant paisiblement les embarcations et leurs passagers où ils le souhaitaient, rafraîchissant un temps un peu chaud pour la saison.

- C'est vraiment pas cool de votre part de me l'avoir caché, râla Marc en aidant ses frères à pousser le bateau à l'eau.

- Sincèrement, c'était mieux ainsi, lui répondit gentiment Vauquelin. Rappelle-toi comment tu as réagi la première fois que tu es monté sur un bateau. Tu nous aurais empêché de dormir et nous n'avons pas besoin de ça. Nous travaillons tous durement en ce moment et nous avons besoin de repos. Cette journée de détente, nous l'avons bien méritée ! 

D'un coup de pied, Erwan poussa le doris qui gagna lentement de la vitesse à chaque coup de rames de Marc. Ils attendirent un moment d'avoir quitté le port pour sortir la voile et laisser le vent les porter. Et c'est là que le bonheur embarqua avec eux. La mer s'offrait à eux, vaste étendue d'eau vert émeraude chargé de calcaire, se teintant d'un bleu profond à mesure que les cotes disparaissaient. La mer, toujours, était d'huile et tous les quatre glissaient vers le sud, où les falaises et la béante verte laissaient place aux criques et aux plages de sable. Le sentiment de liberté enivra Vauquelin, qui se leva en écartant les bras en hurlant de plaisir, faisant rire ses frères. Ils s'installèrent peu de temps après dans l'une de ces criques où ils passèrent l'après-mijour. 

- ça change complètement des plages pleines de calcaire de la ville, souffla Erwan, allongé sur le sable, les pieds dans l'eau. 

- J'appelle pas ça des plages, répondit Marc. Elles sont remplies de blocs de calcaire, l'eau est verte avec des reflets marrons et elle est froide. On est bien là...

- Vous connaissez les baleines Oniriques ? demanda soudainement Vauquelin, évasivement.

- Les baleines oui, mais oniriques... Commença Marc

- ... Tu bégayes de la soupape mon pauvre, se moqua Erwan. Ce n'est qu'un conte ! Des baleines qui nagent dans le ciel ? Et puis quoi encore ? Des lièvres avec des bois de cerf8

- C'est quoi ces histoires ? Demanda Marc à destination de Vauquelin. 

- Les baleines oniriques sont tout ce qu'il y a de plus réel ! S'emporta-t-il avec énergie, avant de marquer un temps d'arrêt. En effet, on en parle beaucoup dans les contes, comme Le fils du pêcheur, les fables des mers ou encore Recueil Terre et mer...

- Les fables des mers était un bon livre, commenta Marc, tu me l'avais passé.

- .. Et même si les histoires y sont très romancées, comme dans les fables des mers, toutes se basent sur des faits réels...

- Tu n'en as aucune preuve, le coupa Erwan.

- ...Comme ont pu le démontrer certains explorateurs dans leurs écrits, poursuivit Vauquelin sans faire attention à la remarque de son frère. Comment ça se fait que tu ne saches pas ce que sont les baleines oniriques si tu as lu le livre que je t'ai passé ? 

- Il était bien, mais je n'ai pas tout retenu. Et je suis d'accord avec Erwan : des baleines qui volent n'existent que dans des contes. Les explorateurs dont tu parles devaient avoir un sacré levé de coude ou ne devaient pas fumer que du tabac. 

- Ce ne sont pas que des baleines volantes, grogna avec exaspération Vauquelin. Il est dit qu'elles apportent le bonheur et la bonne humeur, tant elles sont sublimes et magnifiques. Ceux ayant eu la chance de les approcher décrivent cette expérience comme enchanteresse, et que les mots existants ne sont pas suffisants pour décrire ce qu'ils ont vécu. Certains racontent même que ces baleines produisent un chant d'une beauté à toute épreuve, et que ceux qui l'écoutent se voient guérir de tous les maux dont ils souffraient. 

- Ce sont des histoires pour enfants, trancha Erwan.

- Aller, ce n'est rien, tenta Marc. Détendez-vous, on est bien là. On a une plage juste pour nous, il fait super beau et super chaud, autant en profiter ! Dis-moi Erwan, t'as progressé avec la petite Evangeline ? C'est vrai qu'elle est mignonne...

La diversion fonctionna et Erwan embraya tout de suite sur la question de son frère, fier comme un coq de pouvoir parler de celle qu'il considérait comme sa petite copine. Il en parla longuement, et Marc en vint à se dire qu'il avait mal choisi le sujet, bien qu'il ne sût pas ce qui aurait pu l'occuper. Vauquelin joua le jeu, en lançant tout de même à Marc un regard noir du coin de l'œil. Marc se dit que ce n'était que passager, mais se fit une note mentale d'aller s'excuser à son frère plus tard. Il n'en eu néanmoins pas l'occasion, passant la journée à boire tranquillement de la cervoise, à profiter du soleil et de l'eau, bien qu'un peu froide. Le soir venu, ils rentrèrent chez eux, passablement éméchés. Même Vauquelin qui ne buvait pas d'habitude, s'était laissé prendre au jeu et avait bu avec curiosité, une cervoise commençant à tiédir. 
Par la suite, ils effectuèrent plusieurs sorties en mer, essentiellement lorsqu'au moins deux d'entre eux ne travaillaient pas. Au début, ils pilotaient le bateau en fonction de leur humeur et de leurs envies. Ceci changea après un fâcheux évènement qui manqua d'envoyer le bateau se briser sur des rochers, et il fut décidé que Vauquelin ne pourrait plus prendre la barre. D'une façon générale, cela fut interdit à quiconque était fatigué. 

C'est lors d'une de ces sorties en mer que Marc saisit l'occasion de poser des questions à Vauquelin au sujet des baleines oniriques. 

- C'est marrant cet attachement que tu fais avec les baleines, onimatruc là... lança-t-il.

- Comment ça ? Lui répondit Vauquelin, sur la défensive.

- Eh ben, de nous trois, t'es le plus "sensé", celui qui garde les pieds sur terre. Ceux qui rêvent, c'est Erwan et moi, et souvent des rêves fous. Donc là, quand tu t'es mis à parler de ces baleines qui n'ont été décrites que dans des contes ou par des mecs complètement siphonnés, ça nous a surpris. 

- Et donc ? lui répondit son frère, qui en plus d'être sur la défensive devenait suspicieux.

- Ben, comme je te l'ai dit, d'habitude, tu ne te bases que sur des faits avant d'agir et tu ne crois que peu de choses. Je n'en ai pas parlé à Erwan, mais je crois que tu en sais plus que tu ne veuilles le dire, pas vrai ? 

Allongé sur le sable, Vauquelin regarda son frère furtivement un instant en gardant le silence, reportant rapidement son attention vers le ciel. Alors que Marc allait s'excuser, pensant avoir froissé son frère, ce dernier lui répondit finalement après un soupir bruyant. 

- Peut-être. 

- Me voilà aidé. Et tu ne veux pas me le dire, parce que... ?

- Je n'ai toujours pas digéré comment vous vous êtes moqués de moi lorsque je vous en ai parlé. En effet, je ne vous parle pas de moi facilement, et la fois où je le fais, vous vous moquez de moi.

- Je suis désolé de t'avoir manqué de respect, répondit sincèrement Marc, je n'aurais pas dû le faire. Je ne le referai plus. 

- Mouais, je ne suis pas convaincu. Mais bref, je ne vais pas rester contrarié à vie, pas vrai ? 

- En effet, je suis vraiment sincèrement désolé de t'avoir froissé Vauquelin. Tu ne m'y reprendras plus.

- Ce n'est rien, éluda Vauquelin, un petit rictus au coin des lèvres en voyant que Marc