Comment?

Auteur : nabi

Écrit le : 2019-03-19


Comment ? Il est vrai qu’il s’agit d’une question intéressante. Non pas que se la poser dans d’autres cas ne l’est pas, mais ici, elle l’est. Faites-moi confiance. Bref, voici l’histoire que je souhaite vous raconter.

Je pense qu’il s’agissait d’un mardi, ou d’un mercredi, je ne saurai dire. Cela m’est arrivé une semaine où je fus en vacances, et vous le savez comme moi, le temps est moins perceptible au cours de ces périodes.

Mes parents vivaient dans une petite maison de bord de mer, et il s’agissait d’un agréable lieu de résidence durant l’été. J’utilise ici le passé, mais ils y vivent encore, et la trouve toujours agréable. Située dans un cadre mêlant la campagne et la proximité de la mer, cette région sait proposer de nombreux points de tranquillité et de repos. C’est d’ailleurs un de ces points qu’elle avait choisi.

Venant d’arriver chez mes parents, je ne voulus pas recharger ma monture pour me rendre à la plage, aussi je décidai de visiter les alentours à pied. Je longeai le chemin par lequel je parvins au domicile parental, lorsque j’aperçu un sentier s’enfonçant dans une sorte de bosquet.

Mes pas m’y emmenèrent et je me retrouvai donc à longer ce sentier de verdure. Les insectes y pullulaient, passant partout autour de moi, tantôt volant mollement, tantôt se hâtant vers une destination qui m’était inconnue. Au milieu de la flore abondante, j’entendais du gibier de toute taille gratter le sol ou détaler en m’entendant passer. L’idée de faire demi-tour germa en mon esprit alors que j’arrivai à l’entrée d’une petite forêt, ce qui chassa l’idée. En ce bois, une odeur de pourriture régnait, accompagnée le murmure d’un petit cours d’eau, longeant le sentier. La journée était chaude et aussi bien l’humidité que l’ombre de ce sous-bois étaient un refuge apprécié de la faune, et de moi-même.

A mesure que je progressais sur ce sentier, je pouvais voir que le cours d’eau devenait de plus en plus large et son débit devenait lui aussi de plus en plus important. Son murmure m’accompagnait, et sans que je m’en rende compte, il s’amplifia avant de s’étouffer. Alors que je la vis, le monde autour de moi passa au second plan. Je sentais mon cœur battre fortement dans mes tympans et mon souffle se fit plus fort que celui d’un buffle. Je fis un pas vers elle inconsciemment avant de m’arrêter dans le fracas d’une branche craquant sous le poids de mon corps.

Fracas qu’elle n’entendit évidemment pas.

Mais ma panique prit le pas et je m’enfuis, effrayé de la réaction qu’elle pouvait avoir.

Je ne dis rien à mes parents de tout cela, et une chose était sure : je devais y retourner.

Ce que je fis, le lendemain, avec pour objectif de m’approcher d’avantage. En arrivant je m’aperçus qu’elle n’avait pas bougé : roulée en boule près d’un chêne bleu, au soleil près du lac et baignant dans sa tranquillité. Elle dormait paisiblement. Aussi paisiblement qu’on pouvait l’être, les ailes criblées de flèches et la queue brûlée ça et là. C’est tout ce que je vis en arrivant, la trouvant de dos. Ma peur de la veille était dissipée. Je me devais de venir en aide à cette créature. Sans moi, elle ne se remettrait jamais de ses blessures.

Prenant soin d’éviter les branches et toute autre source de bruit, je m’approchais à pas de loup de la créature endormie. Quelle ne fut pas ma surprise lorsque j’arrivai à la toucher, non sans m’arrêter à plusieurs reprises, inquiet qu’elle ne se réveille et ne me croque.

C’est alors que je pris conscience de l’étendue de ses blessures : son dos était bien criblé d’estafilades, tout comme ses ailes douloureusement repliées ; sa queue était sévèrement brulée et suintait un pus épais et mal odorant ; ses pattes étaient toutes égratignées et elles aussi, couvertes de brûlures ; son flanc droit avait subi le même sort et c’était son visage qui avait vécu le moment le plus difficile. Une large entaille lui barrait la gueule du côté gauche. Si cela ne suffisait pas, un carreau d’arbalète était profondément enfoncé là où son œil devait se trouver auparavant. Le tout agrémenté des égratignures et brûlures.

Son œil valide me fixait. Je ne l’avais pas remarqué, trop perdu dans la contemplation de ses blessures. Ce n’est que lorsque je remarquai le carreau que la symétrie m’attira vers le second œil. Il était d’un jaune pareil au sable. Je n’y décelai aucune haine ni violence, mais un calme plat et une pointe de supplication, cachée derrière une montagne de fierté. Je choisi alors d’accepter sa demande, mais pas de la façon qu’elle dû probablement imaginer et m’en alla. Je fis au plus vite mais il me sembla qu’une éternité passa alors que la veille, je ne faisais pas attention à l’emprise du temps sur le chemin du retour.

Elle avait faim et devait manger. Je le savais, mais je ne savais pas depuis combien de temps elle était là. Je commençais par lui apporter de l’eau. Elle la renifla avec intérêt et méfiance, mais commença à boire alors que je partis chercher son repas. Ma première pensée en l’entendant laper l’eau, fut qu’elle n’avait pas décidé de mourir, ou que mes actes l’en avait dissuadé. Mais ma joie fut de courte durée, très courte même. J’étais seul, et il me fallait trouver assez de nourriture pour une créature comme elle.

Et si ?...

Je profitai d’une douce soirée avec mes parents. Ma mère s’était surpassée en cuisine et mon père avait su sélectionner le meilleur de ses vins et la meilleure des viandes. Sa plus belle pièce bovine, un veau de lait élevé avec soin, nourrit avec les aliments qu’il fallait pour donner la meilleure viande possible. Il savait aussi jouer sur la conservation de la viande pour relever son goût. Il m’avait un jour dit me transmettre son secret, mais je ne sais pas s’il me le révèlera un jour. Nous finîmes notre repas par une part de tarte aux quetsches, accompagnée d’un petit café. Ma famille n’était pas particulièrement riche, mais la proximité de la route commerciale nous permettait de profiter de ce que les commerçants apportaient en ville, à des prix intéressant. Cet atout leur permettait de jouir de certains produits, qu’une famille avec leur aisance financière ne pouvait normalement acheter. A la fin de la soirée, mon père partait se coucher lorsqu’il me posa une question :

« Dis, vu que tu es toute la journée dans le coin, n’aurais-tu pas vu quelque chose de surprenant aujourd’hui ? Une de nos vaches a disparu, tu n’as rien vu ? 

-          Non, absolument rien. Mince, ça vous met pas trop dans l’embarras, si ?

-          Non, pas vraiment. Nous avons fait une bonne année jusqu’à présent et il s’agissait d’une vieille vache, que je ne pouvais vendre. Elle serait restée chez nous, à finir tranquillement ses vieux jours. Ne t’en fais pas. Bonne nuit fils.

-          Bonne nuit, père. »

Le plus difficile restait à venir : la soigner. Je ne savais pas m’y prendre et elle ne se laisserait pas faire. Mes parents partis s’occuper de leurs affaires, je me préparai en récupérant  tout le matériel dont j’aurais pour réaliser les soins. Ou celui dont je pensais avoir besoin. Pince, couteaux, torchons, gaze, alcool, saladier… J’attrapai tout ce qui passait sous ma main et plaçai tout dans un grand panier en jonc, et partis la retrouver.   

Mon angoisse s’amplifiait alors que je m’approchais de son lieu de repos. Je me demandais si son état s’était empiré, si elle avait mangé, si elle avait bu… je me tracassais de plus en plus au point de me rendre malade. Je vomis dans un buisson avant d’arriver, ce qui trahit ma présence. Son œil valide m’observait et je me dis qu’elle m’attendait, me voyant arriver tous les jours m’occuper d’elle, la nourrir, lui donner de l’eau. Mais ce que j’apportais dans mon grand panier ne lui plairais pas. J’en mettais ma main au feu.

Son grognement guttural en entendant le métal tinter confirma cette pensée. Cela allait être compliqué. Très compliqué. Pourtant je m’approchai d’elle, le panier en main, la sueur dégoulinant du front. Plus je m’approchais, plus le grognement s’amplifiait, et plus elle tentait de se lever. Aussi m’arrêtais-je, progressant lentement, par à-coups. Elle devait comprendre qui j’étais et que je ne voulais que son bien, bien que cela dût passer par un mauvais moment.

Alors qu’elle s’était relevée de toute la hauteur de son cou, je lâchai le panier, résigné. Je ne pourrais l’approcher en l’état. Je devais trouver un moyen de l’amadouer, sans qu’elle ne réagisse ou ne tente de me tuer. Que je serve de repas ou que je sois carbonisé, cela ne m’intéressais pas. Et si je l’occupais avec un repas ? En reculant, je pensais qu’une des génisses de la mère O’Miller serait un très bon repas. Ses génisses étaient réputées pour leur viande, abondante et goûtue. Je le savais pour en avoir goûté lors d’un repas de fin d’année. Elle serait occupée pour un paquet de temps.

Amener la génisse jusqu’à elle fut bien plus compliqué que prévu. Déjà, obstacle de taille, la mère O’Miller était chez elle, à travailler dans son champ. En me voyant arriver sur le chemin de terre longeant son champ, elle m’aboya dessus pour m’inviter à boire un thé. Il était très difficile de lui refuser une invitation. La vieille femme était bourrue et n’hésitait pas à offrir d’affectives bourrades à ses proches. Il m’était impossible de repartir sans éveiller de soupçons, de fait, je dû accepter. Après avoir discuté de longs moments de banalités, telles que le temps, de l’apparition toujours plus rapprochée de créatures, la hausse des impôts, le décès de telle ou telle personne, je m’excusai et me retirai, un certain sourire au coin des lèvres. La mère O’Miller venait de m’annoncer son départ dans l’instant pour la ville voisine de Miflstan, à deux jours de cheval d’ici. La chance était avec moi !

Deuxième obstacle de taille : transporter la génisse jusqu’à la créature. J’avais choisi de couper à travers les bois, connaissant où se trouvait son lieu de repos. Quelle ne fut pas mon erreur ! La pluie de la veille avait été retenue dans le sous-bois humide, transformant le terrain en une boue épaisse et gluante. Et cette fameuse génisse était terriblement musclée et têtue. La tirer était une épreuve que je ne pouvais surmonter, et la pousser ne donnais qu’un tout aussi piètre résultat. Sans parler de l’humidité faisant en plus le plaisir de nombreux moustiques et autres insectes, pullulant sous les branches feuillues.

Le soleil était à son zénith lorsque je parvins à la retrouver, alourdi par une épaisse couche de boue et ankylosé après avoir lutté contre « chienlit ». C’était le nom que j’avais donné au bovidé, dans un élan de frustration. Le troisième obstacle s’imposa lorsque chienlit sentit que les carottes étaient cuites pour elle. Malheureusement pour elle, la boue l’avait épuisée et l’avait empêchée de sentir la créature plus tôt. Son agonie fut de courte durée, c’était probablement le seul réconfort qu’elle pouvait peut-être tirer de son calvaire.

Je profitai de son repas pour m’occuper de ces plaies les plus éloignées de sa gueule. Ainsi, à la fin de son repas, elle ressemblait à une sorte de très grosse momie, toute dépenaillée. Je me demandais quand est-ce que j’aurai à lui retirer son carreau, et son regard me donna la réponse. J’apposai alors mes mains sur sa gueule et à la base du carreau, et sans réfléchir, je tirai dessus d’un coup sec pour le déloger. J’avais pensé qu’il viendrait tout seul, d’un coup, mais le carreau était récalcitrant. Je dû m’y reprendre plusieurs fois, arrachant des grognements de douleurs à la pauvre créature. A chaque fois qu’elle ouvrait en grand sa gueule, je pouvais voir ses dents et je savais qu’il ne fallait pas que je les rencontre de plus près. Après plusieurs essais mis en échec et de longues minutes de peur et de frustration, je parvins enfin à lui arracher ce carreau. C’était pour moi un véritable soulagement, et même si elle ne pouvait le montrer, je suis sûr qu’il en fut de même pour elle.

Je la laissais bien plus tard, une fois qu’elle fut bandée des pattes à la gueule. Je la trouvais vraiment drôle à regarder et elle grogna, faussement vexée lorsque je ris un poil. J’étais assez rassuré de savoir que ses blessures allaient guérir, en tentant d’oublier que tout ce que j’avais fait n’était que lui mettre des bandages.

Je ne pus aller la voir le lendemain, le temps étant vraiment exécrable, mélange de vent puissant et de pluie soutenue. La maison de mes parents grinça dangereusement lorsque de grosses bourrasques vinrent la percuter et je n’y étais pas rassuré du tout. Lorsqu’ils rentrèrent, dégoulinants d’eau, mes parents me confirmèrent que les routes étaient impraticables et qu’il fallait attendre. L’eau avait transformé les routes en terrains de boue et de nombreuses branches étaient tombées, et en de rares endroits, c’étaient des arbres entiers qui avaient chu. C’est donc l’âme en peine que j’attendais que le temps s’améliore, en espérant qu’elle allait bien. Pour passer le temps, nous avons joué aux cartes, à ce jeu appelé le cul de chouette, et sincèrement, j’ai rien compris. Mais mes parents s’amusaient bien, alors nous y avons joué. En discutant, mon père m’apprit qu’une des bêtes de la mère O’Miller avait disparue, peu de temps après son départ. Je poursuivi alors la conversation sur le sujet mais mon père choisi de l’éluder, visiblement plus content de parler de ses pommes. Il avait planté des pommiers plusieurs dizaines d’années plus tôt et ces derniers donnaient aujourd’hui des pommes, et il en était content. Au final, nous avons passé la journée et la soirée entre nous, en famille, sans se soucier de ce qu’il se passait dehors.

Je n’eus pas à attendre longtemps pour observer les dégâts de la tempête. Je pu constater que les arbres avaient bien souffert de tout ce vent et cette eau. De nombreuses branches gisaient à même le sol et les routes étaient coupées par endroit par des troncs entiers. La terre était gorgée d’eau et des glissements de terrain avaient emporté des pans entiers de butes et de collines. Les bêtes avaient évidemment beaucoup souffert et les fermiers qui ne les avaient pas fait rentrer souffraient de lourdes pertes. Je la rejoignis les jambes couvertes de boue et fatigué d’avoir pataugé plusieurs minutes. Elle semblait allet bien et mis à part les bandages de son aile droite, rien n’avait trop bougé. Elle s’était fabriqué un petit abri sous un arbre, faute de mieux, arrachant des branches à quelques arbres des environs. Quelques branches larges et touffues étaient tombées au sol, mais elles n’avaient pas semblé lui plaire. Elle releva la tête, curieuse, sachant bien que c’était moi qui arrivait. Elle me faisait penser à un chat, un gros chat, avec ses manières et son comportement.

L’observer me permit de voir que ses plaies avaient commencé à cicatriser, mais ce n’était que très léger. Peut-être m’en persuadais-je ? Le bandage sur son œil s’était défait et laissait voir sa blessure, qui n’était vraiment pas belle. Je devais enlever un peu de chair, mais elle ne me laisserai jamais faire. Sans m’en rendre compte, je lui massai la joue, juste en dessous de la plaie, avec mon pouce, la fixant droit dans les yeux. Je ne peux dire combien de temps j’avais passé à la masser ainsi, mais plusieurs minutes avaient passé, et elle n’avait rien dit. Ses yeux fermés me permirent de savoir qu’elle avait apprécié, malgré la réticence qu’elle affichait au début. Je savais que je pouvais le faire, alors je fis demi-tour et repris le chemin de la maison de mes parents. Au détour d’un buisson en piteux état, je découvris une carcasse de Tortue-cerf, et je su qu’elle ne mourrait pas de faim.

Je revins avec un panier, comme lorsque je lui ai bandé tout le corps, toujours plein de matériel qui pourrait m’être utile, sans savoir s’il le serait vraiment. Je ne pris cette fois pas le temps de poser le panier au loin avant de l’approcher, un peu tendu par la boue et le long. Elle posa sa gueule sur le panier pour en sentir le contenu avant de le renverser violemment, résolue à ne pas se faire taillader la face, ce qui est compréhensible. Je devais donc trouver un autre moyen de la soigner et de lui enlever toute cette chair nécrosée. Je tentai ma chance en lui massant de nouveau la gueule, espérant qu’elle se détendrait. Voir ses yeux se fermer lentement m’indiquai que j’étais sur la bonne voie. Cependant, je ne commençai pas à l’opérer lorsque ses yeux se furent fermés. J’attendis le plus longtemps possible avant de récupérer le couteau et de trancher la chair.

Un épais liquide sanglant et sombre aux notes vertes s’écoula lorsque j’entaillai la chair. Elle ne réagit pas, laissant ses yeux fermés. Je poursuivis ma tâche de longues minutes, prenant bien soin d’éponger la plaie et d’y passer de l’eau pour la nettoyer. A chaque morceau de chair retiré, je me demandais jusqu’où je devais aller, et où je devais arrêter. Je n’avais pas beaucoup de chair à retirer, mais je prenais mon temps pour l’enlever, sensible au moindre changement de comportement ou au moindre grognement.

Je ne saurai dire combien de temps j’avais passé à l’opérer, mais j’étais fatigué et couvert de sang lorsque j’avais fini. Je lui passai de nouveau un peu d’eau sur la gueule, la lui bandai et rentrai chez mes parents, non sans chercher un moyen de faire disparaitre tout ce sang. Je plongeais dans l’étant près duquel elle avait installé ses quartiers le temps de retrouver des forces. Ma peau fut débarrassée du sang, de la transpiration et des saletés qui s’y étaient incrusté, mais seule une petite quantité de sang accepta de quitter les tissus de mes vêtements. Je sorti donc du plan d’eau et pu voir qu’elle m’observait avec curiosité, intriguée. Souhaitait-elle venir elle aussi dans l’eau ? C’était pour moi une mauvaise idée, vu que ses bandages étaient récent, et en y repensant, elle ne serait de toute façon pas entrée dans le plan d’eau, tant elle était imposante. Alors que je repartais vers chez mes parents, je n’y fis pas attention, mais elle ne me quitta pas des yeux.

Après ce jour, je ne lui rendais visite que pour m’assurer que tout allait bien, maintenant qu’elle pouvait chasser seule et se trouver de l’eau. Ce dernier point était des plus risibles vu qu’un plan d’eau se trouvait à proximité de son point de repos. Je ne faisais que venir la voir pour passer du temps avec elle et m’assurer que tout allait bien. Et, pour être honnête, je pense qu’elle appréciait grandement ma présence. Elle guettait mon arrivée, chaque jour, s’assurant que les pas qu’elle entendait étaient bien les miens. Nous passions alors nos journées allongés par terre, jamais trop loin de l’autre, à profiter du soleil et de sa chaleur. Nous ne sortions pas du couvert de la forêt ; je ne souhaitais pas que quelqu’un la voit. Dans ces moments de calme et de détente, j’avais appris à profiter du moment présent, sans me faire du souci pour la suite.

Parce qu’un beau jour, alors que je revenais dans la forêt, je retrouvais l’endroit désert. Elle n’était plus là, et seul la terre tassée et encore écarlate par endroits, trahissaient sa présence. Je paniquai un moment, craignant que quelqu’un l’ait découverte et ait prévenu la garde, mais la logique et le calme me rappelèrent à l’ordre lorsque je remarquai que rien n’indiquait qu’il y avait eu un combat ici, ou qu’un moyen de la déplacer n’ait été apporté. Mais restait à savoir une chose : où était-elle ? Etait-elle partie chercher de quoi manger ? Probablement, me disais-je. C’était en tout cas, ce qui me rassurait le plus, je ne souhaitais pas penser à d’autres raisons qui auraient pu expliquer son absence.

Je ne voulais simplement pas y penser.

Elle me manquait.

Ayant amené un livre, je me résignais à le sortir de mon sac, m’installer au pied d’un arbre, et à le lire. Le livre était intéressant, mais je ne réussis pas à m’immerger, regardant autour de moi régulièrement, à chaque bruit que j’entendais. J’étais obnubilé par son absence, et je ne parvenais pas à attacher mon attention. Elle occupait mon esprit, et rien ne me permettait de m’en détacher. Pourtant, sans que je ne m’en rende compte, la journée était passée et le soleil se couchait. La forêt et les prairies alentours étaient baignées de cette douce lueur réconfortante orangée de fin de journée. La journée avait été belle et sa fin s’annonçait tout aussi belle.  Sans me faire à l’idée qu’elle ne reviendrait pas ce soir, je rebroussai chemin et arrivai chez mes parents, qui attelaient des chevaux afin de se rendre au bord de mer, situé à moins d’un quart d’heure à cheval. Je dû cacher ma tristesse derrière un sourire qui n’avait pas grand-chose de vrai. Du moins, au début.

Nous passâmes une agréable soirée sur cette plage, à boire, rire, manger, chanter… Mes parents avaient organisé la venue d’un de mes cousins et de ses parents, que je n’avais pas vu depuis plusieurs années. Aussi, il était naturel que nous festoyâmes ! Mon faux sourire s’effaça et je pu profiter de la soirée, comme tout le monde. Nous discutâmes de tout et de rien, comme d’habitude, et comme tout le monde, refaisant le monde. La compagne de mon cousin était une sorcière barde, utilisant sa magie pour enchanter la musique. Elle nous joua alors de l’Elephanarium, un intrigant instrument à vent qui lui permettait de générer des images en fonction de ses sentiments et émotions. Nous étions toutes et tous émerveillés, transportés par la musique et le spectacle. C’est donc heureux que nous regagnâmes nos lits cette nuit, l’ayant complètement chassée de mon esprit.

Alors que tout le monde dormait encore, le lendemain, je m’éclipsai pour aller voir, rapidement, si elle était revenue. Le temps clément des derniers jours me permit de ne pas perdre de temps à patauger dans la boue, ce que j’appréciai fort bien. Mais ce que j’appréciai encore d’avantage, c’est qu’elle était revenue. Elle dormait profondément alors que je pénétrais dans la petite clairière et elle ne releva pas la tête. J’étais soulagé de la voir ici en bonne santé, et l’observer me permit de voir que ses plaies avaient bien guéries, et qu’elle n’aurait plus à rester très longtemps à rester ici.

Avec moi.

Son absence de la veille le soulignait. Elle était en état de reprendre son envol et de quitter cet endroit. Ses yeux s’ouvrirent alors que je soupirai, m’étant fait à l’idée qu’elle devait partir. Elle s’étira en se relevant et me montra combien elle était grande, et puissante. Ce devait être un sacré combat qu’elle avait mené pour être blessée ainsi. Sacrément violent. Mais force est de constaté que ce n’était maintenant que du passé, et le présent semblait être aux séparations. Elle approcha son énorme tête de moi, et à la manière d’un chat cherchant un câlin, elle m’offrit un coup de boule, me faisant tomber. Elle n’avait jamais été confrontée aux humains et elle ne savait donc pas que sa force était démesurée comparée à la mienne. En gémissant, je me releva et m’approcha d’elle, pour lui faire un câlin, me collant à sa tête. Nous sommes alors restés un long moment ainsi, puis d’un même mouvement, nous nous sommes séparés. Ensuite, d’un seul coup elle s’élança vers le ciel, son royaume, et y déploya ses larges ailes.

Après ce jour, je ne la revis plus, ni n’eut de nouvelle d’elle. C’était normal en soit, vu que personne ne sut jamais que j’avais rencontré une dragonne. Puisque, oui, il s’agit de l’histoire qui décrit comment j’ai apprivoisé ma dragonne.